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"Tous ensemble pour construire un monde juste et solidaire".

Pour une nouvelle pensée économique africaine !

L’économie est au coeur de l’existence humaine

Document publié le 2 juillet 2004

Mots clefs associés : - Economie - Politique et société

Aujourd’hui, le problème crucial de l’Afrique est certainement celui de son indépendance théorique, de sa capacité à s’interroger elle-même sur sa propre situation, sur ses propres préoccupations, sa capacité à inventer sa propre stratégie de développement.

On a souvent pris l’habitude de traiter les questions économiques comme un problème à part comme si elles étaient une affaire de spécialistes, alors que l’économie est au cœur de l’existence humaine elle-même. Elle est en quelque sorte le fondement de la réalité, voire de la condition humaine.


Avant l’avènement du processus de démocratisation, nous avions fait le constat accablant de la crise généralisée de nos sociétés, crise généralisée induisant une misère économique qui se conjuguait avec une misère sociale et politique.

Pauvreté rampante, manque d’eau potable, sous-alimentation chronique, famine, maladies diverses, injustices en tous genres, guerres civiles, mal vivre, crise des valeurs de société, toutes les choses qui étaient devenues synonymes de dictature, absence de libertés, oppression.

Nous avions cru que la misère économique était la conséquence directe de l’absence de démocratie et que l’avènement de cette dernière allait enfin apporter la solution à bien des problèmes.

Avec la démocratie, nous avions pensé que la misère économique et sociale allait reculer, disparaître même. Les libertés démocratiques nous paraissaient comme la clé, la solution à tous nos problèmes, à nos difficultés économiques. Mais nous dûmes rapidement déchanter.

Avec la démocratie, la misère économique et sociale s’est aggravée. Si l’on a assisté à bien des égards à une certaine éclosion d’une certaine expression plurielle, d’ailleurs formelle à y regarder de plus près, dans les faits aucun changement fondamental dans les conditions de vie des populations. Parfois, leur situation a plutôt empiré.

Tandis que la grande majorité des citoyens s’enfonçait chaque jour davantage dans la pauvreté, une minorité s’enrichissait d’autant avec frénésie et voracité. Le fossé des inégalités sociales allait en s’agrandissant jusqu’à devenir de plus en plus insupportable.

Cette situation est le reflet direct d’une crise à tous les niveaux :

- Crise économique à la suite de l’échec des politiques économiques mises en place et fortement encadrées de l’extérieur malgré tout le bien qu’on ait pu en dire un moment, en nous attribuant quelquefois le titre en réalité peu flatteur de bon élève du FMI et de la Banque Mondiale.
- Crise sur le plan social aussi, induisant une plus grande misère des populations, obligeant les dirigeants et leurs protecteurs étrangers à mettre en place en urgence absolue, des programmes de lutte contre la pauvreté avec beaucoup de publicité.
- Crise également sur le plan politique car on n’arrive pas à sortir des périodes électorales, de leurs contentieux mal gérés, des taux de participation si bas qu’on s’interroge de plus en plus sur la légitimité de nos dirigeants, des impasses sur les libertés parfois chèrement acquises.

Mais pourquoi l’économie ne s’est-elle pas démocratisée avec le pouvoir politique ? Pourquoi une absence totale de démocratie économique malgré quelques avancées démocratiques sur le plan politique ? Pourquoi la démocratie politique n’est-elle pas arrivée à changer la situation économique ?

Depuis toujours, la gestion de l’économie dans nos pays est restée une affaire de spécialistes, de technocrates comme si l’économie n’était qu’une question technique. Les différentes équipes qui ont géré les départements économiques et financiers et parfois même les gouvernements de nos pays, ont toutes échoué malgré le fait qu’elles étaient bardées de diplômes et parfois pénétrées de l’expérience infuse de leur passage dans les laboratoires de la Banque Mondiale et du F.M.I.

Mais pourquoi cet échec ?

Parce que ces technocrates ont simplement ignoré qu’au cœur même de l’économie, il y a nécessairement des choix politiques à faire, des choix qui sont d’ailleurs faits d’une manière ou d’une autre même s’ils ne disent pas leur nom. Dans les faits, les choix de politique économique ont toujours des conséquences sur l’ensemble du corps social.

Si dans nos pays, le choix de l’économie de marché et le système mondial d’exploitation et de domination des économies du sud par celles du nord expliquent et déterminent en grande partie notre situation, la collusion permanente entre les technocrates, la classe politique et bureaucratique dirigeante et certains milieux d’affaires, constitue un des paramètres essentiels de l’appauvrissement continu de nos populations.

Aujourd’hui, le problème crucial de l’Afrique est certainement celui de son indépendance théorique, de sa capacité à s’interroger elle-même sur sa propre situation, sur ses propres préoccupations, sa capacité à inventer sa propre stratégie de développement.

Jusque là, elle s’est laissée prendre en charge par les experts des institutions dites internationales qui ont posé pour elle et à sa place le diagnostic de sa situation, défini pour elle et à sa place les solutions idoines et l’ont obligée à contracter des dettes pour acquérir les moyens nécessaires à cet effet.

Le plus grand défi est certainement celui de l’intelligence pour sortir de la torpeur et de la paresse intellectuelle dans laquelle les africains semblent se laisser engluer. Défi crucial face à l’acuité et à l’urgence de la question.

Depuis des décennies et surtout depuis la chute du mur de Berlin, on a fait croire aux africains que l’économie libérale est un passage obligé, que les privatisations constituent la seule planche de salut, que les lois du marché sont les seules naturelles et que naturellement nous devrions nous y conformer.

Dans les pays du nord, l’économie est contrôlée par les grands groupes financiers qui déterminent la politique de l’Etat. Dans nos pays, la situation est l’inverse. La faiblesse congénitale du secteur privé, son incapacité naturelle et historique à réaliser son accumulation primitive du capital de manière saine et autonome, la met forcément sous la coupe du politique. Très souvent, il lui sert de prête-nom. Ici, c’est l’Etat qui contrôle la base économique. C’est lui qui fait ou défait les opérateurs économiques. Ce sont les dirigeants politiques et administratifs qui font vivre les opérateurs économiques. Parfois, ils se transforment eux-mêmes directement en opérateurs économiques. La mauvaise gestion et la corruption ambiante sont la conséquence directe de cette collusion permanente et nocive entre le politique et certains milieux d’affaires.

Dans nos pays, la politique reste le moyen le plus rapide et le plus sûr de s’enrichir. Tant que l’affairisme restera au cœur du politique, aucune avancée significative ne saurait être réalisée dans le domaine économique.

Affairisme politique et corruption vont de pair. Il ne saurait y avoir de démocratie économique sans justice sociale c’est-à-dire sans une maîtrise démocratique des moyens de production et du système de répartition des richesses sociales produites. L’échec des politiques de privatisation en est une illustration éloquente. Derrière la plupart des privatisations, se cachent des actionnaires politiques et administratifs.

Aujourd’hui, les politiques d’intégration économique et monétaire que l’on vante tant comme étant le remède miracle, risquent de sonner le glas à nos économies. Face à un système mondial impitoyable, nos économies sont condamnées à une désertification pour faire place au grand marché planétaire des multinationales.

La logique formelle de l’appareil économique mondial actuel est à l’opposé de la logique vivante et non moins rigoureuse de la finalité humaine. L’économie, par essence, est l’activité de transformation de la nature par les hommes en vue de la satisfaction de leurs besoins.

Mais lorsque le moyen se transforme en fin et quand la fin devient le moyen, lorsque les êtres humains sont mis au service de l’argent et non l’argent au service des êtres humains, la rationalité finit par devenir déraison et le monde lui-même finit par sombrer dans l’absurde.

Selon un rapport du PNUD, en 50 ans, le produit mondial a été multiplié par 9. Malgré cela, les inégalités entre les peuples se sont aggravées. Il en est de même en ce qui concerne la misère et l’exclusion sociale.

La vie humaine dans ses diverses manifestations est devenue objet de marchandisation. Aujourd’hui, on parle de « life time value » comme expression de la valeur de la personne en fonction des achats qu’elle est susceptible de réaliser pendant toute la durée de son existence. Voilà à quoi se réduit désormais l’humain.

Pour prévenir cette déchéance de l’humain, il convient d’opposer aux principes d’une économie fondée sur la rentabilité du capital financier, des critères d’investissement et d’échange fondés sur les impératifs de la finalité humaine.

En effet, l’inégalité des conditions de production, l’abondance et le sous paiement de la main d’œuvre dans nos pays, la délocalisation de certaines industries ou ressources profitent exclusivement aux transnationales.

L’on constate aussi que dans tous les secteurs, les prix de revient des produits en provenance des pays à forte intensité de capital sont de plus en plus inaccessibles à des systèmes comme les nôtres reposant essentiellement sur le travail. De plus, le critère de compétitivité des prix condamne nos populations à une disparition prochaine.

Pour ce faire, il convient de corriger les inégalités naturelles des conditions de production qui sont les nôtres par un dispositif de traitement économique favorable à nos pays désavantagés par le système mondial actuel.

En vue de contrer les effets de domination des faibles que nous sommes par les puissants du monde, ne sommes-nous pas en droit de nous protéger par la mise en place d’un système de barrières de préférence communautaire, de contrôle de mouvements des capitaux dont le flux et le reflux plongent nos populations dans une extrême détresse. Tous les grands pays du Nord, des Etats-Unis au Japon en passant par l’Europe, y recourent les uns par rapport aux autres, et comble de malheur par rapport aux pays du sud auxquels on impose l’ouverture totale de leur marché tandis que l’accès de leurs produits aux marchés du nord reste problématique.

Face à cette terrible injustice, il convient de fonder le droit de nos nations à protéger leurs activités vitales, à mettre en valeur comme elles l’entendent, leur territoire, à préserver ou construire prioritairement leur autosuffisance alimentaire contre l’invasion dévastatrice des agricultures industrialisées du Nord qui tuent nos agricultures du Sud par les semences transgéniques qui aggravent notre dépendance.

Il convient également et surtout de refuser que les valeurs sociales et culturelles qui font l’identité de nos peuples, ne se réduisent à de simples valeurs marchandes.

Face à la rentabilité marchande, il convient de proclamer la prééminence des droits fondamentaux de la personne, de l’utilité sociale et de l’intérêt général. La rentabilité n’est pas que monétaire. Elle est fondamentalement de nature sociale et partant cruciale pour l’avenir de la collectivité dont elle concerne les droits fondamentaux qui sont : santé, éducation, sécurité, infrastructures, etc. Elle ne saurait donc être subordonnée aux critères des seuls intérêts mercantiles et du profit.

Par ailleurs, les fusions, acquisitions et concentrations susceptibles de confier aux mains d’intérêts particuliers des pouvoirs souvent supérieurs à ceux des Etats doivent être rigoureusement limitées et au besoin, démantelées.

Si la puissance publique a le devoir de favoriser le libre épanouissement de la créativité individuelle, elle a cependant la responsabilité de ne la soutenir que dans les limites de sa productivité sur le plan social. Elle se doit donc d’opposer à la rationalité individuelle, les principes d’une économie plurielle.

Le social n’est pas seulement la somme des rationalités individuelles. L’action politique, dans ses orientations, doit remettre l’économie à sa place, c’est-à-dire au service de la communauté humaine où elle trouve son sens véritable et sa dignité. Elle doit assurer la suprématie des valeurs socioculturelles sur les valeurs marchandes. D’où la suprématie naturelle de la fonction politique qui incarne le projet social, sur la fonction économique qui, elle, se situe simplement au niveau des moyens à mettre en œuvre pour réaliser le projet collectif. De ce fait, soumettre les puissances économiques et financières à l’autorité des pouvoirs politiques est une nécessité.

Opposer à l’Internationale de l’argent, une nouvelle Internationale en vue du rassemblement de la communauté humaine par une triple solidarité, est désormais inscrit à l’ordre du jour :

- Solidarité entre les peuples du monde pour l’annulation pure et simple de la dette publique des pays pauvres et refonte totale du système des organismes internationaux ;
- solidarité des êtres humains à l’intérieur de chaque nation ou communauté et élaboration d’une politique vigoureuse d’emploi surtout des jeunes ;
- Solidarité des êtres humains à travers les générations, à travers une politique dynamique de protection de l’environnement.

Une nouvelle pensée économique africaine doit s’ériger sur les cendres du libéralisme sauvage actuel. L’initiative privée à elle seule n’a assuré nulle part au monde un développement harmonieux. Il lui a toujours fallu le soutien des pouvoirs publics. Dans les situations de crise, ce sont toujours les fonds publics qui ont sauvé la situation. La rationalité du profit privé est contraire à celle du service public.

L’individu n’est pas une fin en soi. Il n’a aucun sens en dehors de la collectivité. C’est dans l’esprit communautaire que prennent racine les fondements de l’humain. L’homme est d’abord un être communautaire avant d’être un individu. La communauté seule a une histoire, un avenir. L’individu n’en a pas.

En définitive, les questions économiques ne sont nullement des questions techniques réservées aux seuls initiés. Il faut démocratiser la gestion de l’économie. Le marché n’est pas une institution démocratique. Ses lois actuelles sont inhumaines.

Aujourd’hui, il nous faut bâtir une économie humaine c’est-à-dire une économie au service de l’homme et non l’homme au service de l’économie. La démocratisation de l’économie est une nécessité. Elle passe par la politique. Elle se réalise à travers des choix politiques.

Les questions économiques sont en dernière instance des questions politiques et les questions politiques sont les problèmes de tout le monde.

Dans tous les cas, l’histoire de l’humanité nous enseigne que là où règnent sans partage les puissances d’argent, il n’y a pas de démocratie.

Par Issa N’Diaye,

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