Définition de la souveraineté alimentaire
La souveraineté alimentaire désigne le droit que se donnent des populations, un Etat ou une union d’Etats à définir leur politique agricole et alimentaire sans tentation de déstabiliser les marchés intérieurs des autres pays par des exportations de produits alimentaires subventionnés et à bas prix (dumping).
Elle implique par conséquent :
de tout mettre en œuvre pour développer la production agricole locale et/ou nationale pour nourrir la population du pays ;
permettre l’accès des paysans les plus vulnérables à la terre, à l’eau, aux semences, au crédit ; ceci implique donc des reformes foncières là où la répartition de la terre est inéquitable et le refus des OGM (organismes génétiquement modifiés) qui concourent au contrôle des semences et donc de l’alimentation humaine par des intérêts privés de multinationales ;
le droit des paysans à choisir de produire d’abord et avant tout ce qu’ils mangent ;
le droit des consommateurs à pouvoir décider de ce qu’ils veulent consommer (habitudes et cultures alimentaires des peuples) ;
le droit des Etats à protéger l’agriculture nationale et les paysans du pays des importations agricoles et alimentaires à bas prix (du fait des subventions et du dumping) ;
permettre aux paysans de recevoir une renumérotation honnête de leurs efforts de production ; ceci passe nécessairement par la taxation des importations alimentaire à bas prix pour créer une égalité de chance entre la production nationale qui se fait avec des coûts réels de production et les produits importés qui sont presque toujours vendus en deçà de leur de coût de production ;
la maîtrise de la production nationale afin d’éviter des excédents de production qui ne pourront pas être écoulés sauf à perte ; ceci est la garantie de la durabilité des modes de production qui seront mis en œuvre dans la politique agricole nationale ;
la participation des populations aux choix de politique agricole ;
la reconnaissance des droits des paysans qui jouent un rôle majeur dans la production agricole et l’alimentation.
Etat des lieux au Mali :
Aujourd’hui, dans la plupart des pays du sud, on a hérité des périodes coloniales et post-coloniales des modes de consommations qui ne permettent pas l’essor de nos propres productions alimentaires (exemple : la majeure partie des pays africains au sud du Sahara ne produisent pas un grain de blé pourtant le pain et les autres produits alimentaires dérivés du blé progressent plus dans les habitudes alimentaires que toute autre production nationale). Cette situation est aberrante et crée la dépendance alimentaire dont il faut sortir pour que l’agriculture nationale puisse continuer à faire vivre les paysans et aussi les urbains.
Le blé a été introduit pendant la colonisation et sa consommation a été alimentée par la suite par des programmes d’aide alimentaire en nature (farine ou blé en grain).
L’aide alimentaire devrait normalement avoir pour finalité de permettre aux pays bénéficiaires de se passer d’aide et donc elle aurait dû servir à renforcer la production alimentaire nationale en soutenant les prix des petits producteurs. L’aide alimentaire devrait pour ce faire être monétaire afin d’acheter les productions nationales ou tout au moins de la même région à un bon prix pour les producteurs, en jouant sur les complémentarités naturelles entre zones excédentaires et déficitaires.
Cependant l’aide alimentaire a été un projet pour changer dans la durée les habitudes alimentaires des pays du Sud et dévaloriser aux yeux des consommateurs les productions locales d’où une bonne raison de la dénoncer dans sa conception actuelle.
L’agriculture est une activité qui nécessite, pour que le paysans puisse continuer à être agriculteurs, des prix acceptables et dignes qui permettent au producteur de renouveler son outil de production, de pas détruire à jamais la fertilité de son sol et de ne pas être obligé d’abandonner l’activité agricole et d’émigrer.
La souveraineté alimentaire est la prise de conscience qu’aucun pays ne devrait laisser le soin de la fourniture de son alimentation à un autre pays.
Aussi, apparaît-il dans ce concept clairement que la majeure partie des problèmes économiques que connaissent les pays du Sud viennent du fait qu’ils produisent d’autres productions dites de rentes (café, cacao, coton, arachide, ...) alors qu’ils disposent de possibilités pour produire suffisamment de produits alimentaires. Cette orientation des systèmes de productions vers les produits d’exportation est aussi un héritage de la colonisation qui a été reconduit à l’indépendance par l’élite urbaine qui a pris le pouvoir .Les cultures de rentes sont vendues sur un marché mondial dont les pays producteurs ne maîtrisent nullement les mécanismes de fixation des prix, ce qui les fragilisent et accroît leur dépendance.
Le maigres devises rapatriées de la vente de ces produits de rente vont par la suite servir à acheter des denrées alimentaires qui souvent ne peuvent nullement être produites dans les conditions locales d’où une double dépendance chronique et presque sans issue qui s’installe (dépendance aux cultures de rentes que les populations locales ne consomment pas et dépendance aux importations alimentaires des denrées produites dans d’autres pays).
Ceci explique en grande partie l’impasse économique de nos pays alors que la quasi totalité d’entre eux disposent d’assez de ressources en eaux, en terre, en animaux pour assurer suffisamment de nourriture à toute la population des pays en question à la condition que de bons choix politiques soient faits en conséquence. D’où la nécessité pour les groupes organisés dont les OP de s’impliquer dans l’élaboration des politiques du secteur rural afin que les choix aillent dans le sens des priorités responsables qui préservent leur activité et l’économie nationale.
La différence entre sécurité et souveraineté alimentaires
La sécurité alimentaire est le fait pour un peuple, un pays ou un groupe de pays de disposer de suffisamment de nourriture en quantité et en qualité quelle que soit la provenance de cette nourriture.
Ainsi, un pays qui ne produit pas un kilo de denrée alimentaire peut avoir la sécurité alimentaire à la condition d’avoir les moyens de payer et de distribuer l’alimentation au niveau des zones de consommation interne au pays. Ce concept qui intègre les dimensions de disponibilité physique des aliments, l’accès aux aliments et la qualité manque de dimension politique liée à la volonté et aux choix des populations.
La souveraineté alimentaire est alors la possibilité pour une population de maîtriser les choix essentiels qui lui permettent d’assurer sa sécurité alimentaire. Ceci traduit la dimension hautement stratégique de la souveraineté alimentaire qui est une indépendance dans la sécurité alimentaire, la maîtrise de son alimentation et des moyens qui concourent à sa production, à sa transformation et à sa distribution.
D’où vient le concept de souveraineté alimentaire
Ce concept a été développé par la Via Campesina (organisation paysanne présente sur plusieurs continents) et porté au débat public à l’occasion du sommet mondial de l’alimentation en 1996 à Rome et depuis, il est présenté comme l’une des alternatives les plus crédibles aux politiques néo-libérales.
Aujourd’hui, le concept est repris par de nombreuses instances dont ceux des nations unis (FAO). Il a été constaté que les politiques de libéralisation des économies (impulsées par le FMI, la Banque Mondiale) et la priorité donnée au commerce international et non à l’alimentation des populations (dans le cadre des accords de l’OMC) posent des problèmes graves aux populations les plus vulnérables dont les paysans. Ces politiques, loin de contribuer à l’accès à l’alimentation, ont contribué largement à accroître la dépendance alimentaire des populations du sud à des importations alimentaires en provenance des pays développés ou ceux de la révolution verte (Thaïlande, Vietnam, Chine, ...) qui sont tout aussi victimes que les pays pauvres en Afrique car la course aux devises les pousse à priver les paysans de leurs récoltes et de les écouler à perte sur le marché mondial ce qui devient aussi du dumping pour ces pays qui ne subventionnent pas ou le font très peu.
Ces politiques ont renforcé l’emprise des grandes entreprises et des multinationales sur l’agriculture mettant en péril le patrimoine génétique culturel et environnemental de la planète ainsi que la santé humaine (OGM, poulets, Dioxine, vache folle, pesticides dans l’air, l’eau et le sol, nitrates dans l’eau, ...).
Le contrôle des richesses agricoles par les grandes entreprises a contraint à l’exil des millions de paysans abandonnant leurs exploitations agricoles vers les villes ou l’émigration dans d’autres pays.
L’idée d’une libéralisation du commerce des produits agricoles porteur de bonheur pour tous a été largement diffusé et souvent imposé aux pays par les institutions financières internationales et l’OMC ; cependant ces politiques ne profitent dans la réalité qu’aux firmes transnationales et aux grandes puissances.
Les accords de libres échanges que prônent les accords internationaux (OMC, accord de Cotonou, accord de l’ALCA, Mexique-USA, AGOA, ...) permettent aux grandes puissances de contrôler le marché de l’alimentation mondiale.
L’OMC dans sa conception vise à empêcher les choix stratégiques des pays à savoir les politiques agricoles nationales basées sur des priorités de souveraineté alimentaire et de prix décents pour les paysans.
Elle vise à standardiser le reste du monde sur les priorités, les intérêts et les choix des grandes puissances et des multinationales, c’est ainsi qu’elle érode la souveraineté alimentaire des peuples en privant des moyens d’orienter leurs systèmes agricole et alimentaire.
La concurrence déloyale et le dumping
Les pays du nord et certains pays du Sud qui ont connu la révolution verte ont atteint des niveaux de production alimentaire qui dépassent de loin leurs besoins internes. Cette situation crée des excédents pour les entreprises agricoles de ces pays, excédents qu’il faut bien vendre quelque part. C’est là qu’intervient le mécanisme des subventions surtout à l’exportation qui font qu’une fois que les Etats ont soutenu leurs agriculteurs dans ces pays, ils peuvent déverser à vil prix les surplus de production sur le marché mondial, cela au mépris de tout coût de production et de recherche de rentabilité de l’activité agricole ce qui fait que l’agriculture de ces pays est devenue une activité qui ne peut survivre que sous perfusion des subventions.
Ceci est la base du dumping qui est le fait de vendre un produit en dessous de son coût de production et donc une concurrence déloyale selon les règles du commerce mondial. Mais ce sont les puissants pays du Nord qui ont fait ces règles commerciales internationales qui les violent allègrement mettant en péril l’existence de milliers de petits producteurs des pays du sud. Ainsi, on exige des pays pauvres une ouverture totale aux marchés, ouverture que les pays riches eux-mêmes ne peuvent pas ou ne veulent pas se permettre.
C’est ainsi que du blé se retrouve sur nos marchés moins cher que notre riz et notre mil, que du poulet congelé se trouve sur nos marchés moins cher que nos poulets fermiers, que la viande bovine importée est vendue au kilo moins chère que la viande de notre bétail, du lait en poudre est importé reconstitué et vendu moins cher que le lait de nos vaches.
Les accords de l’OMC et les règle de la mondialisation néo-libérale nous empêchent de nous protéger efficacement par des taxes douanières qui devraient créer l’équilibre entre ces produits importés à bas prix et les produits locaux avec des coûts de production réels en deçà desquels les producteurs ne peuvent les vendre au risque de faire faillite et d’abandonner l’agriculture.
Pour réaliser la souveraineté alimentaire, il n’y a pas d’alternative à la lutte contre ces pratiques et protéger par des barrières douanières la promotion de la production nationale.
La souveraineté alimentaire ne s’oppose pas aux échanges entre les nations bien au contraire mais c’est à la priorité donnée aux exportations qu’elle s’oppose (logique qui jusqu’à présent n’a servi que les intérêts des plus riches et des plus forts) afin de préserver la sécurité alimentaire des populations tout en échangeant avec d’autres régions des productions spécifiques qui font la diversité de notre planète .
Le mythe de l’accès aux marchés internationaux
Le problème réel des paysans aujourd’hui, c’est le manque d’accès à leur propre marché envahi par des produits à bas prix importés. On essaie de passer sous silence ce phénomène grave par l’entretien d’un mythe d’accès des produits agricoles des pays du sud aux marchés du nord. Cependant, à regarder de près, on se rend compte que les produits de ces pays sont depuis très longtemps sur ces marchés (café, cacao, arachide, coton, ...) mais ils n’en ont tiré aucun bénéfice car ce sont d’autres qui fixent les prix de ces marchandises ; les marchés internationaux sont aux mains des multinationales qui dictent leur loi. D’où la nécessité pour les pays pauvres de sortir de ce piège sans issue.
Souveraineté alimentaire et Organisations paysannes
Les organisations paysannes en Afrique de l’Ouest avec à leur tête le ROPPA se sont engagées depuis longtemps sur le terrain de la souveraineté alimentaire comme ultime alternative pour le sursaut de l’agriculture et des économies africaines.
Ainsi dans la déclaration de Dakar lors de l’atelier international organisé par le ROPPA à la veille de la conférence ministérielle de l’OMC à Cancun ; on peut lire ceci :
Les politiques agricoles mettent en jeu des droits fondamentaux et les attentes des populations en particulier les femmes.
Droit à l’alimentation (saine culturellement adaptée, ...),
Le droit de produire cette alimentation,
L’accès aux ressources (terre, eau, crédit, ...),
Le respect de l’environnement (modes de productions durables, biodiversité),
L’équité (droit à des revenus décents).
Le marché ne peut assurer le respect de ces droits. C’est la responsabilité des pouvoirs publics à l’échelle locale d’un pays ou d’un groupe de pays. C’est la base de la souveraineté alimentaire. Pour assurer ces droits en agriculture, des instruments sont indispensables, en particulier une protection à l’importation et la maîtrise de l’offre. Les prix agricoles doivent couvrir les coûts de productions, y compris une renumérotation décente de l’agriculteur.
Ainsi, dans tout le processus d’élaboration de la politique agricole de l’UEMOA, le ROPPA a défendu ces principes majeurs ; il s’apprête à le faire dans le cadre de la future politique agricole de la CEDEAO.
Cependant pour une efficience de ces actions et la survie de l’agriculture paysanne dans un contexte international qui lui est très défavorable, il faut que les organisations paysannes nationales reprennent en cœur la défense des principes qui concourent à la souveraineté alimentaire dans leur revendication au niveau des politiques agricoles nationales.
La souveraineté alimentaire est certes un concept qui se défend au niveau des instances supérieurs mais il peut et doit être décliné au niveau des activités concrètes des OP à tous les niveaux.
Ce que fait l’AOPP en matière de souveraineté alimentaire
Au niveau de l’AOPP, on a compris depuis longtemps que c’est le soutien du prix au producteur qui représente le moteur de l’agriculture et donc l’AOPP soutient depuis sa création ses OP qui entament à la base :
des activités de commercialisation en commun afin de négocier un meilleur prix avec les intermédiaires commerçants ;
les banques de céréales villageoises qui ont pour objet de garantir assez de nourriture pour toutes les familles y compris celles qui n’ont pas eu une production suffisante et dégager un prix plus rémunérateur à ceux qui ont un léger surplus à vendre ;
la participation à des bourses de céréales qui ont pour objet de faire rencontrer les zones excédentaires et les zones déficitaires ainsi que les négociants afin que les producteurs puissent négocier des prix acceptables.
Au niveau politique, l’AOPP pour la valorisation de la production nationale a décidé de ne consommer lors de ses rencontres que des denrées alimentaires issue de la production nationale et de médiatiser ce choix afin de sensibiliser l’opinion nationale sur la nécessité de consommer la production nationale.
Dans les discussions autour de la politique agricole nationale, l’AOPP a engagé des actions de plaidoyer sur les faibles prix au producteur et la nécessité de protéger la production nationale.