Il y a là plus qu’une simple contradiction à devoir faire des pressions politiques, à pratiquer le chantage à l’aide public et à l’ouverture partielle des marchés du Nord pour convaincre les pays du Sud d’adopter une règle qui est censée leur être tout bénéfice. Pourquoi tant de pression si le libre échange est à ce point intéressant ? Pourquoi faut-il conditionner l’allègement, même minime, des dettes illégitimes, l’octroi de l’aide, même liée, ou le report à un peu plus tard du démantèlement des traitements préférentiels à plus de libéralisation ? A plus d’ouverture des frontières ?
Tout simplement parce qu’il s’agit de faire avaler aux pays du Sud une dangereuse couleuvre. Ils en ont avalé plus d’une. Le rapport 2004 sur les PMA de la Cnuced souligne que ces pays sont en fait plus ouverts que les pays riches avec 51 % et 43 % des exportations et importations sur le PIB. Seuls ceux qui se sont ouverts modérément ont pu allier augmentation des exportations et augmentation de la consommation privée par habitant.
La deuxième contradiction est bien évidemment la règle des deux poids deux mesures qui caractérise "l’application" du principe de libre échange. On a tous en tête les récentes protections tarifaires des Etats-Unis sur l’acier, les très importantes subventions aux producteurs de coton pour une valeur de 3,4 milliards de $, alors que l’ensemble de l’aide destiné aux pays du tiers monde n’est que de 5 milliards de $. On se souvient du principe de la clause de paix qui permet aux Européens de maintenir leurs subventions à l’agriculture alors que ces mêmes subventions ont disparu du Sud depuis de nombreuses années avec les politiques d’ajustement structurel.
La troisième contradiction est que les pays qui présentent le libre échange comme la panacée ; les plus prosélytes, Etats-Unis et Grande Bretagne en tête, sont justement des pays qui ont construit leur puissance sur un protectionnisme et un interventionnisme qu’ils condamnent chez les autres. Ce sont même ces deux pays qui utilisèrent plus agressivement les protections tarifaires au 19ème et début du 20ème siècle par rapport à la France, le Japon et l’Allemagne.
Les pays du Nord, qui dominent les institutions internationales comme le Fond Monétaire International, la Banque Mondiale et l’Organisation Mondiale du Commerce (sont les organisations qui ont le pouvoir d’imposer le libre échange, par le chantage au crédit ou les sanctions financières) omettent soigneusement de rappeler l’histoire. Lorsqu’il n’est plus possible d’ignorer les faits historiques comme par exemple le protectionnisme britannique du 15ème siecle et le protectionnisme états-uniens qui caractérise le 19ème et le 20ème siècle jusqu’à la fin de la deuxième guerre mondiale, l’argument est alors que dans le monde actuel, globalisé, les politiques qui ont fait la réussite des puissances du Nord sont tout à coup inutiles voir nuisibles. Seraient donc nuisibles :
les protections tarifaires,
les subventions ciblées et la promotion des industries naissantes,
les allégements de droits de douane sur les importations nécessaires,
l’octroi de monopoles,
les soutiens à la création de cartel,
les crédits sur mesure,
les contrôles et la planification des investissements,...
Il est difficile de ne pas penser que ces mesures sont surtout nuisibles aux intérêts des pays dominants qui aiment voir dans les autres pays la source de nouveaux marchés ou de simple stock de matière première et de force de travail à faible coût. Toutes ces mesures ont pour effets de mettre les pays qui les appliquent dans une position d’échange où ils sont aussi gagnants, dans une situation ou l’échange peut être mutuellement bénéficiaire, mais une situation cauchemardesque pour ceux qui ont érigé le commerce en nouvelle méthode de pillage.
Pour donner corps à l’affirmation que les mesures qui permirent leurs essors ne sont plus d’actualité, les libre-échangistes justifient la supériorité du libre-échange par la "croissance record" des deux dernières décennies. Au fond, comme des poupées russes les arguments tentant d’expliquer les premières contradictions en sont eux-mêmes pourvus : la croissance mondiale était plus importante entre 1960 et 1970 avec une croissance mondiale de 3 % par habitant, période où existait bien plus de protectionnisme, de régulation et d’interventionnisme que durant la période 1980-2000 où cette croissance a été de 2,3 %.
Comment expliquer cet entêtement à s’accrocher à des arguments contenant tant de contradiction ? Parce que les milieux qui propagent le libre échange ont le pouvoir de leur côté, que l’on fait passer le protectionnisme comme l’origine de la deuxième guerre mondiale et parce que la volonté de nombreux pays à rentrer à l’OMC semble leur donner raison.
Si Alain Minc se permet de dire "ce n’est pas la pensée, c’est la réalité qui est unique" sans être définitivement détrôné de son statut "d’intellectuel" c’est parce qu’il est aussi administrateur et ancien directeur général de Vinci (infrastructure), administrateur de Valeo (équipementier automobile), d’Yves Saint-Laurent, de la Fnac, de Moulinex, président d’AM Conseil (multimédia et Internet), membre du Conseil de Surveillance du Monde et de Pinault-Printemps-Redoute. Ceux qui sont les promoteurs du libre échange sont aussi les bénéficiaires, tout l’enjeu étant de convaincre que ce qui est bon pour eux est bon pour tout le monde d’où l’importance de casser l’analyse montrant qu’il existe des conflits d’intérêts entre actionnaires et travailleurs, entre agriculteurs et ouverture des marchés agricoles, entre liberté des flux de capitaux et pouvoir régulateur des Etats, ...
Le FMI, la BM et l’OMC ainsi que les milieux d’affaires font la pluie et le beau temps des médias dominants et des milieux académiques afin de laisser peu de place à l’analyse dissidente et ainsi occulter les informations gênantes comme la faible croissance de la période 1980-2000.
Ainsi, c’est le protectionnisme qui aurait amené la deuxième guerre mondiale ? Il est vrai qu’il y a contribué, mais tout historien sérieux ne répertorierait pas cette seule cause. Cet argument permet de faire taire toute velléité de revendication d’un protectionnisme ciblé ou temporaire par l’accusation terrible "vos propositions amènent la guerre" ; il est difficile de résister à une telle accusation. Les tenants du dogme libre échangisme ne s’embarrassent pas de nuance, "soit, vous êtes avec nous soit, vous êtes contre nous", soit, c’est le libre échange total soit, c’est le protectionnisme total et le repli sur soi. Il est toujours piquant d’entendre de tel raisonnement chez ceux qui nous qualifient de simplistes. Entre libre échange et repli sur soi, il semble qu’il y ait de la marge pour un protectionnisme ciblé, pour des mesures permettant de défendre des principes tel que la souveraineté alimentaire, le soutien et la protection d’activités vitales pour une partie importante de la population, l’essor d’activité de transformation et d’industrialisation ou encore favoriser les échanges entre pays de même niveau de développement.
Comment répondre alors aux arguments :
"partout des pays veulent rentrer à l’OMC donc la principale mission est justement le libre échange" ?
"Ceux qui refusent le libre échange sont terrifiés de créer de la pauvreté à court terme alors qu’à long terme il y aura plus de richesse pour tout le monde".
Concernant l’entrée dans l’OMC, il faut relativiser la représentativité de la volonté populaire des gouvernements du Nord comme du Sud lorsqu’ils s’engagent pour la libéralisation des services publics pour les premiers ou l’entrée dans une concurrence libre sur les marchés mondiaux par exemple. Mais au-delà de cette première remarque, si théoriquement le libre échange entre pays de niveau de productivité très différent peut être bénéfique à court terme pour les pays les plus pauvres, ce choix enferme le pays dans des activités à faible productivité et hypothèque son développement à long terme si ce libre échange n’est pas accompagné de puissants transferts des pays les plus riches vers les plus pauvres (cas de la construction européenne). Les pays qui peuvent compenser les pertes dans certains secteurs, pouvant aller jusqu’à la désindustrialisation, par une agressivité sur le marché international d’une activité particulière ne sont pas les pays les plus pauvres. De plus ces pays devraient d’ailleurs faire le bilan entre les gains que leur apporte l’ouverture du marché international et les secteurs perdants en rappelant ici que les nouvelles compétences de l’OMC ne sont pas de nature à favoriser les pays les moins industrialisés : propriété intellectuelle, marchés publics, investissement, ... Le dernier élément qui semble expliquer la volonté à continuer à faire partie de l’OMC est la possibilité de faire entendre sa voix dans une enceinte multilatérale accordant une protection minime contre les pressions pour des accords bilatéraux de libéralisation très défavorable.
Les dernières rencontres internationales montrent que les pays du Sud ne se contentent plus des règles en vigueur et pour des raisons parfois divergentes montrent qu’un tournant est franchi. La récente reculade de l’Europe sur les matières de Singapour en est une illustration.
Reste la décolonisation des esprits, la reprise du contrôle des flux de capitaux et la lutte pour l’annulation de la dette puisque la volonté de sortir du piège du libre échange semble illusoire sans remise en cause du plus puissant outil de domination aux mains des pays du Nord et des institutions financières internationales qu’ils contrôlent. Quelle serait la durée de vie d’un projet de développement qui sape la rapacité des marchés financiers internationaux et des transnationaux si la dette et la menace du retrait des marchés financiers permettent de faire les pressions et le chantage nécessaires pour revenir sur les décisions prises dans ce sens ? Les difficultés de Lula au Brésil et Kirchner en Argentine illustrent la difficulté d’appliquer des programmes de développement sociaux sans toucher à la finance internationale avec par exemple le maintien des même ministres des finances pour "rassurer" les marchés financiers.
Un front des pays du Sud est évidemment ce qui a le plus de chance de fonctionner quand on sait les rapports de force en présence. L’acharnement de l’Union Européenne à briser, au-delà du discours humaniste, ces volontés de regroupement semble montrer que la stratégie est la bonne.