La sociabilité politique au Mali prend ses origines dans l’histoire du pays. Elle n’est pas spécifiquement liée à l’avènement de la démocratie. Les confréries, les diverses sociétés initiatiques telles que la célèbre confrérie des chasseurs ont été les cadres privilégiés de soutien au pouvoir en place. Les groupes d’âge tels qu’on les appelle kari dans le Mandé n’étaient-ils pas aussi des structures associatives au sein desquelles se faisait l’apprentissage de l’organisation sociale y compris l’apprentissage de l’organisation du pouvoir politique qui était basé sur la prédominance de certains lignages sur base gérontocratique ?.
Le grand empereur du Mali Soudiata Keïta ne faisait-il pas partie de ce regroupement à la fois initiatique et politique qu’est la communauté des chasseurs ?. On pourrait rappeler aussi les Tondjons du Royaume Bambara de Ségou qui devinrent finalement la garde prétorienne du pouvoir. Les luttes anti-coloniales s’étaient développées autour des cercles restreints d’études et de formation idéologique. La sociabilité politique sous sa forme moderne date de cette époque où à partir de 1946 le processus d’émancipation des peuples a été entamé.
La politique n’est pas immédiatement donnée. La conscience politique s’acquiert et se développe à travers des associations politiques même si elles n’en portent pas spécifiquement le nom. Elles peuvent être formelles ou informelles. Les grins constituent dans les centres urbains au Mali ces sortes d’associations informelles où se forme et se développe la conscience politique des citadins dans une liberté d’expression tout azimut.
Le grin : origine et fonction sociale
L’origine du mot grin n’est pas tout à fait connue. D’après nos informateurs, il serait le diminutif de Gringoire qui serait un journal pamphlétaire de l’extrême droite française et du régime de Vichy mais qui circulerait sous les manteaux à Bamako dans l’entre deux guerres. Ce journal diffuserait des idées antisémites et mêmes nazies, c’est pourquoi il fallait se cacher pour le lire.
Un commerçant lettré qui voyageait entre Bamako et Dakar était chargé de l’introduire dans le pays et de le distribuer au sein des cercles restreints et clandestins de lecture. A cette époque « aller au grin » signifiait aller lire clandestinement le journal Gringoire. D’où le terme « je vais au grin ». Au-delà de cette anecdote qui reste encore à vérifier, le grin est rentré dans le vocabulaire des citadins maliens.
Bien qu’il soit un type de regroupement social informel, très peu structuré et souple dans son fonctionnement, le grin joue de multiples fonctions dans la vie des citadins.
Le grin est à la fois un lieu et des acteurs. Il désigne l’espace de réunion (le siège qui peut être mouvant) de ses membres tout comme l’ensemble des membres qui le composent. Chaque membre est appelé grinnaden (littéralement en langue bamanan, les membres du grin). Aucun contrat ne lie les membres sauf leur désir commun de se retrouver, de causer, de discuter sur tout les aspects de la vie sociale (économie, politique, famille etc.) et d’entretenir des liens de solidarité lors d’évènements sociaux heureux (mariage, baptême d’enfant, différentes fêtes) ou malheureux (décès, autres catastrophes).
Le grin est aussi le lieu d’expression des loisirs. C’est au grin qu’on écoute de la musique et qu’on s’y prête allègrement aux différents jeux de société tels que les jeux de cartes, de pétanque etc.
La prolifération des grins commença sous la première république (1960-1968) où la milice populaire dans sa lutte contre la dépravation des moeurs avait muselé la jeunesse qui s’était repliée sur elle-même dans des domiciles privés appelés souvent club, ghettos, casa, bled, QG etc. et plus tard dans les grins. Cette politique d’embrigadement de la jeunesse continua sous la dictature du régime du Général Moussa Traoré (1968-1991), où la liberté d’expression, l’autonomie d’organisation de la jeunesse leur étaient totalement déniés.
Une répression féroce s’abattait sur sa frange scolaire (1968, 1977, 1980) chaque fois qu’elle cherchait à défendre ses intérêts et s’émanciper d’une politique basée sur la ligne de l’armée ou du parti unique au pouvoir. C’est dans ce repli identitaire que les jeunes vont développer les marges à côté du système pour essayer de le retourner. Les grins constituèrent alors des lieux privilégiés pour la critique du pouvoir en place. C’étaient les seuls espaces d’expression pour une jeunesse désabusée et en mal de repères.
Dans les grandes villes, l’influence de l’occident se fait beaucoup plus sentir dans le domaine de la culture (film, musique, roman). Cet envahissement ne va pas laisser les vieilles générations indifférentes. Elles tentent d’y faire face au sein des familles et de la société tout entière. Mais hélas, la gangrène a déjà pris. Les conflits de génération vont se multiplier. Tous ces facteurs vont concourir à la mise à l’écart de la jeunesse par rapport aux grands enjeux (éducation, formation, emploi) concernant leur avenir. Les grins deviennent les refuges des jeunes.
La fin des années 70 et le début des années 80 correspondant à l’application des politiques d’ajustement structurel de la Banque Mondiale et du Fonds Monétaire International. La rupture annoncée avec le système étatique au nom du libéralisme et la mise en oeuvre de ces politiques vont se traduire par la privatisation des sociétés et entreprises d’Etat, donc des licenciements massifs du personnel employé dans ces sociétés.
Il faut ajouter à cela le « dégraissage » de la fonction publique où des départs volontaires des fonctionnaires à la retraite avec des primes à l’appui sont proposés comme solution à l’allègement de la charge de l’Etat. Les grandes villes du Mali vont se retrouver avec un très grand nombre de travailleurs en chômage sans autres perspectives de retrouver un emploi. Les grins deviennent pour eux des lieux d’expression populaire de leur raz le bol et de contestation des autorités.
Les grandes sécheresses des années 70, 80 et 90 vont contribuer à la dégradation de vie à la campagne. De vastes groupes d’hommes fuient les campagnes pour essayer de trouver des moyens de survie dans les centres urbains. La crise économique frappe globalement les milieux ruraux et urbains. On assiste alors en un engorgement des villes et à une prolifération des quartiers dits spontanés. Citadins et néo-citadins sont tous embarqués dans un système de débrouille pour se nourrir et résoudre les nombreux problèmes sociaux qui les assaillent en longueur de journée.
Tous ces facteurs cités plus haut vont contribuer au développement d’une « culture du grin » qui se caractérise par une occupation des rues à l’ombre des arbres et des maisons. Ce phénomène de développement d’une culture de la rue comme territoire anonyme en face des domiciles privés ne concerne plus la seule jeunesse, mais tout le corps social. Toutes les catégories sociales, tous les groupes d’âge, de sexe ont leur grin. C’est le seul endroit où se manifeste une sociabilité qui ne pèse pas sur l’individu et où la solidarité, l’entraide révèlent être des formes d’expressions concrètes.
Les grins et la sociabilité politique dans les grandes villes du Mali
La production de la ville au Mali
La notion de ville au Mali s’appuie sur des considérations administratives et d’effectifs de population (Keïta, Konaté, 2003:28). Elle s’applique à tous les chefs lieux de cercle et toutes les localités de 5.000 habitants et plus. Sont distinguées : Bamako (la capitale), les villes principales (Kayes, Koulikoro, Sikasso ; Ségou ; Mopti, Gao, Tombouctou et plus récemment Kidal). La population urbaine s’accroît de jour en jour avec l’essor démographique. En 1976 les villes regroupaient 17% de la population (soit 1.1 millions d’habitants), 22% en 1987 (1.7 millions d’habitants) et 27% en 1998 (2.6 millions d’habitants). La capitale regroupe près de 40% de la population urbaine (soit 1.016 millions d’habitants en 1998).
Le développement des quartiers « spontanés » à la périphérie des grandes villes en l’occurrence la capitale Bamako et qui se caractérise par des ensembles de constructions précaires sur des terres distribuées par les autorités coutumières est un signe révélateur des limites de la gestion urbaine.
En rupture avec les politiques du passé (distribution des terrains, aménagements dans le cadre de projets urbains d’Etat), la création de l’Agence de Cession Immobilière (ACI) et la construction des logements dits sociaux des années 2000 n’arrivent pas à satisfaire la demande de logement pour une population en accroissement continue.
Les problèmes de la ville ne se limitent pas à l’insuffisance des infrastructures urbaines. De graves insuffisances sont constatées au niveau du développement social. Les jeunes et les néo-citadins (les populations ayant fuient les difficultés de la campagne) semblent être laissées pour compte dans une politique de décentralisation qui est censée résoudre les problèmes par une approche basée sur le local. Le chômage devient endémique chez de nombreux jeunes issus des structures de formation qui ne sont pas en phase avec l’emploi.
La précarité est le lot quotidien de nombreux citadins ne sachant plus comment faut-il faire pour opérer une sortie des conditions affreuses existantes. D’où la nécessité de la production d’une nouvelle culture urbaine par la jeunesse pour faire face à la crise. Les grins et les diverses autres formes d’associations rentrent dans le cadre des tentatives de résolution au jour le jour des différents problèmes économiques et sociaux qui frappent de plein fouet une jeunesse qui manque de plus en plus de ressort.
Les jeunes des quartiers populaires vivent une expérience commune de relégation urbaine ainsi qu’une certaine exclusion sociale qui contribue à leur stigmatisation et à leur marginalisation. La démocratisation du système politique à partir de 1991 par l’émergence de nombreux partis politiques va donner des idées aux jeunes à se lancer dans la quête d’une nouvelle citoyenneté susceptible d’amener un changement notable dans leurs conditions de vie. Les grins deviennent des hauts lieux propices à l’intéressement et au recrutement politique.
Les grins comme lieux de la politique
Les jeunes sont regroupés en grins dans les rues et moins à l’intérieur des domiciles privés à prendre du thé, la boisson chaude qui constitue l’alibi principal du regroupement. Le grin est l’école de la vie. Touchés par le chômage endémique, ils viennent au grin et parlent de tout. Leurs discours sont parsemés de rêves, d’envie de réussir, de posséder les objets symbolisant la réussite (voiture, villa, argent). Ils rêvent aussi de partir, de retrouver « l’eldorado » européen ou américain. Si certains d’entre eux préfèrent partir, d’autres par contre font le choix de rester et chercher leur voie sur place. C’est l’option pour la débrouille, les petits boulots, bref ils s’installent dans l’informel.
Les campagnes électorales constituent des moments privilégiés pour ces jeunes d’être pris en compte, d’être « courtisés ». Ils savent aussi qu’ils sont pris en charge dans la stratégie des responsables politiques locaux. Dans les quartiers, les grins des jeunes sont particulièrement ciblés pour la diffusion des slogans et la distribution des différents gadgets des campagnes électorales (T-shirt, casquettes, banderoles, macarons, etc.). Sachant bien que les grins se regroupent autour du thé, ce produit accompagné de sucre est distribué à profusion pour que les jeunes mobilisent l’électorat.
En retour les grins présentent des doléances aux différents candidats. Ils réclament des emplois, des lieux de loisirs, des terrains de jeux (toutes les places publiques dans les quartiers ont été vendus par les maires). C’est l’occasion d’affirmer leur citoyenneté, maintenant qu’on s’intéresse à eux, même si c’est de façon épisodique.
Les grins participent au déroulement des opérations électorales. Une fois « recrutés » par les partis politiques, les jeunes des différents grins jouent le rôle d’assesseurs dans les bureaux de vote. A travers ce biais, beaucoup d’entre eux contribuent à l’organisation de la fraude électorale contre de modiques rémunérations. Mais ces sommes leur permettent de faire face à des problèmes du moment. Car disent-ils : « C’est l’occasion d’en profiter, les politiciens n’ont jamais respecté leurs paroles données. Après les élections nous ne verrons jamais la couleur de leur argent ».
Leurs stratégies, c’est de ne pas faire allégeance à aucun parti politique et de savoir profiter de tous ceux qui viennent à eux. Il n’y a aucune conviction dans ce qu’ils font sauf que trouver des moyens auprès de ces responsables politiques pour résoudre les problèmes de survie en échange de quelques services (mobilisation des électeurs, participation à des meetings politiques, le vote). Il n’y a en réalité aucun engagement militant de leur part sauf que de servir d’intermédiaire entre les « aînés » bien placés dans les appareillages politiques et leur base électorale.
Certains parmi eux ne voient d’autres intérêts à la politique que ces moments qui leurs permettent d’avoir des subsides. D’autres par contre sont calculateurs par rapport à leur avenir. Ceux-ci essayent de travailler au sein des partis à faire la preuve de leur engagement pour que par la suite, ils puissent avoir des positions au sein de ces partis (par exemple comme responsable chargé de la jeunesse), ou qu’à travers le parti, ils puissent accéder à un emploi. Pour cela, ils choisissent les pôles dominants. Par exemple, nous voyons que des milliers de jeunes sont enrôlés dans l’association politique dénommée Mouvement Citoyen et soutenant la mouvance présidentielle.
Nous assistons au développement des relations clientélistes. « Entre individu inégaux du point de vue de la recherche, du pouvoir, du statut, s’établissent des relations dites « de clientèle » en vertu desquelles le supérieur accorde une protection à inférieur en échange des prestations déterminées par la coutume. La clientèle s’inscrit dans des rapports de dépendance mutuelle asymétrique. Ordonné à la satisfaction des besoins, le clientélisme se définit comme exigence de l’aide d’autrui pour exister pleinement (le client) mais suppose une fidélité relativement constante (la clientèle) (Rivière, 1995). Le grin repose sur des relations clientélistes. le siège du grin se trouve au domicile du leader qui bénéficie d’un peu plus de moyens économiques que les autres.
Les grins des jeunes ne sont pas les seuls à être impliqués dans les activités politiques. Les aînés ont aussi leurs grins. Ils reposent sur des affinités parentales, de promotion, de ressortissants d’un même village, des bases ethniques, ou même des relations de travail. C’est en leur sein que sont véhiculés les idéologies politiques. Les différentes stratégies politiques d’ascension au pouvoir sont élaborées en leur sein, de même que les oppositions et les clivages politiques se retrouvent dans des grins différents. Les recrutements politiques commencent dans les grins. Ils constituent les noyaux des associations et partis politiques. Il y a une relation asymétrique entre les grins des jeunes et ceux de leurs aînés. Les premiers sont au service des seconds sur la base du patronage. Les représentations populaires au Mali ne disent-elles pas que le Gouvernement lui-même n’est formé essentiellement que des membres du même grin ? Cela dénote de la prégnance d’un tel regroupement dans la vie sociale des cités maliennes.
Conclusion
Les grins constituent dans les centres urbains des moyens d’intégration sociale et rappellent les formes traditionnelles de socialisation. Les grins glissent dans une politisation lorsqu’il s’agit de la conquête du pouvoir. Nous pouvons dire que c’est le premier pallier de la sociabilité politique au Mali. L’implication politique ne se vit pas uniquement au sein des partis politiques. Les grins sont des points d’intermédiation entre les responsables politiques et leur base. Cette forme d’engagement associatif prend le pas sur des types d’associations formalisés.
Références
Keîta S, 1985. Origine, dynamique et fonction sociale du « Grin » (article publié dans la revue Jamana N°2, 46-47 PP).
Keîta S, Konaté F, 2004. « le Mali et sa population » in Question de population au Mali (sous la direction de Véronique Hertrich et Seydou Keita), Bamako, le Figuier
Rivière C, 1995. Le clientélisme, in Dictionnaire de Sociologie (sous la direction de Raymond Boudon), Larousse.