A travers les informations que je souhaite partager dans le cadre de cet atelier, j’essaie de montrer en quoi la religion traditionnelle est un vecteur de sociabilité, en prenant appui sur l’exemple du Jo dans le Baniko, tant sont nombreuses les institutions appelées sociétés d’initiation ou confréries religieuses qui servaient de cadre institutionnel à la formation de l’homme dans nos sociétés : (Ntomo, Komo, associations des chasseurs, Nama ou Ciwara, Konon, Korè, Jo ou Do, Nya, Manya, Poro, Holley-horey, Cèblencè) [1], et autres sociétés, avec leurs diverses formes d’organisation et de productions matérielles (masques, statuettes, fétiches) ainsi qu’une myriade de pratique (cultes, rites, fêtes) à caractère secret ou public. On y accède par classe d’âge.
Les rapports classes d’âge, parenté, alliance et initiation
Dans cette partie, je souligne que l’institution qu’est la classe d’âge dépasse le cadre familial. Elle cimente la cohésion du groupe, établit entre camarades de promotion et d’initiation une solidarité inconditionnelle qui les suivra toute leur vie. Les jeunes circoncis et initiés, ayant subi ensemble l’épreuve d’une nouvelle naissance, se voient soudés entre eux par un lien indéfectible. Dire qu’ils sont égaux serait beaucoup trop faible, ils sont « le même », comme fondu dans un moule, se substitueront au besoin l’un à l’autre ; chacun peut tout attendre de ses camarades comme ceux-ci peuvent tout exiger.
Cette réciprocité à l’intérieur du système de classe d’âge est à la fois directe et indirecte :
Elle est directe à l’intérieur de la promotion, où j’attends de mes camarades le même appui qu’ils pourront exiger de moi ;
Elle est indirecte dans les rapports entre promotions voisines, les B rendant à leurs cadets C les brimades qu’ils ont jadis endurées du fait de leurs aînés A. De même, dans les rapports de parenté, mon « petit frère » me doit le respect que je témoigne à mes aînés.
La classe d’âge apparaît donc complémentaire de la parenté, de l’alliance et de l’initiation, les relations entre les quatre institutions faisant ressortir des éléments d’opposition qui consolident l’édifice social. Le problème ici est, selon les termes de P. Smith, « de diviser suffisamment l’homme en lui-même pour que l’équilibre souhaité entre les différentes forces sociales se fasse déjà à l’intérieur de chaque individu ». L’analyse des rapports entre initiation et classe d’âge conduit à un constat : les membres d’une classe d’âge sont soumis à l’épreuve de l’initiation, en brousse ou dans les voisinages immédiats des maisons, pour la plupart des cas à l’écart des femmes et des enfants ; l’épreuve se termine par une rentrée solennelle au village, elle est une véritable naissance à l’âge d’homme.
L’enseignement du Jo (Jokalan)
L’institution Jo est un ensemble complexe de structures sociales, de rites et d’objets dont la mise en scène a lieu tous les sept ans. L’enseignement (jo kalan) regroupe les membres de trois classes d’âge, âgés de douze à vingt ans environ. Le début de l’enseignement se situe à plus de six mois des initiations proprement dites. Pendant toute cette période, les futurs jodenw (jeunes initiés) vont hors du village pour apprendre sous la conduite de leurs aînés les techniques de jeu des instruments, la danse ballet du Jo, toutes fondées sur la parfaite maîtrise du corps et de l’esprit de l’individu en corrélation permanente avec les autres acteurs.
Cette période d’apprentissage du patrimoine musical du Jo voit aussi les jodenw refaire les ornements du Jo (Jo masiriw). Car l’art de la religion traditionnelle ne se détache pas de l’esthétique des cultes, il s’y intègre. Aussi, les futurs initiés fabriquent-ils divers éléments d’ornementation pendant cette période réservée à la transmission du savoir lié à la chorégraphie, à la poésie, aux gestes et récits du Jo.
Comme on peut le remarquer, cette phase est consacrée à l’enseignement des techniques de la vie religieuse. L’individu sans être professionnel de la danse apprend à danser et chanter le culte en parfaite harmonie avec les autres, à confectionner de sa propre main des objets ayant chacun leur utilité, leurs significations sociales et religieuses propres.
La « tuerie du Jo » (Jo faa) ou mort symbolique
La « tuerie du Jo », ou tir à l’arc, est la phase cruciale de l’initiation au Jo. Elle s’affiche terrifiante, angoissante pour les jeunes, à cause de tout le conditionnement psychologique dont ils font l’objet, mais inquiétante aussi pour les mères d’enfants. Celles-ci se doutent évidemment du contenu symbolique de l’initiation -qu’elles sont censées ne pas savoir - mais l’acte symbolique de mise à mort peut s’avérer fatal pour le candidat. Car tout acte de création peut échouer. La tuerie du Jo ou du korê, bien que symbolique n’est donc pas une simple formalité. Après les derniers sacrifices sur les boliw [2], la tuerie est mise en scène comme suit :
Les yeux fermés, chaque futur jodew prend une flèche de Jo qui terminera son statut. Le prêtre (sian) administre sous l’aisselle gauche de chaque candidat un coup de lance. Dès que l’enfant est touché, il se couche à terre, car il est un josu, mort du Jo. Dans certaines localités cet état de cadavre du Jo prévaut toute la nuit, avec interdiction absolue pour le candidat de bouger, pour ne pas démentir l’état de mort où il se trouve et d’être, par conséquent, tué de nouveau, parce qu’il équivaudra dans ce cas à un animal pas assez tué, qu’il faut achever en lui assenant des coups plus durs pour que sa naissance cultuelle n’échoue pas. Pendant toute la nuit, les anciens initiés surveillent l’état de mort des néophytes. A l’aube, en procède au réveil des cadavres du Jo. Au commandement debout les morts, tous se lèvent, revêtent un cache-sexe, boivent une boisson à base de fruit (Ntéké) et entrent dans le bois sacré. [3]
Cette séquence rituelle est assez significative du processus et du besoin de socialisation des jeunes. Il s’agit d’un retour au néant originel nécessaire au processus de socialisation, une naissance sociale que la religion traditionnelle impose à ses adeptes. Ces derniers sont amenés à nier leur propre être au profit du mode d’être que la société veut qu’ils prennent. Ils apprennent la maîtrise de soi et sont sensés redécouvrir le monde qui recommence pour eux.
Ainsi que l’écrit M. Eliade, « la mort du néophyte signifie une régression à l’état embryonnaire. Cette régression n’est pas d’ordre purement psychologique. Ce n’est pas la répétition de la gestation maternelle et la naissance charnelle, mais une régression provisoire au monde virtuel, pré cosmique-symbolisé par la nuit et les ténèbres, suivie d’une naissance homologable à une « création du monde ». [4]
La phase de réclusion, l’enseignement des sciences naturelles du Jo
Pendant les trois jours qui suivent « l’accouchement du Jo », on enseigne aux jodenw les vertus de divers animaux et plantes sauvages. Les jodenw apprennent à fabriquer les poisons, les antidotes dont la matière première, constituée de sucs de plantes, de venins de serpents, est prélevé selon des techniques élaborées. Sous la conduite des anciens, les jeunes commencent à découvrir officiellement l’usage pratique des plantes et des animaux utiles à l’homme.
Chaque joden constitue son stock de médicaments. Pendant le retrait en brousse, les néophytes mènent une vie presque semblable à celle des singes, constant à creuser la terre, monter aux arbres à la recherche de produits utiles. La charpente de la connaissance des plantes et des animaux ainsi donnée par les anciens, il reviendra à chaque initié de compléter et l’approfondir au cours de sa vie cet enseignement des sciences de la nature.
Le retour au village, Jo nkojigi
Au terme de la phase de retraite, le retour des néophytes au village est solennellement marqué. Appelés en ce moment les singes (nkow), tous habillés de fibres rouges et noires pour imiter la morphologie simiesque, précédés d’un ancien initié et de leur chef, ils se dirigent, en file indienne, vers le village où les vieux, assis dans l’espace sacré du Jo, les attendent.
Chaque néophyte a un bâton sur lequel il s’appuie par moment pour sauter. Les sauts sont simultanément ponctués de cris que produisent les néophytes d’une voix à peine audible, à sonorité simiesque évidente. Ce spectacle donne l’impression qu’une horde de singes rouges vient prendre d’assaut le village. Au terme des spectacles, l’initiateur (shan) proclame la sacralité des jodenw, ce qui atteste de la présence parmi les hommes de principes sacrés, originels, surhumains de la vie dont les jeunes initiés sont momentanément le réceptacle.
Toute personne qui se conduirait mal à leur égard s’en prend non seulement aux forces animales, ancestrales et surnaturelles mais aussi aux humains, notamment aux chefs religieux, à l’ordre social, à la communauté.
La promenade et les exhibitions (jo yaala) : mécanisme de promotion des valeurs religieuses
Après la tuerie du Jo, la mort symbolique, les jodenw commencent la promenade du Jo, joyaala, qui est un périple d’exhibition et de promotion des valeurs religieuses. L’itinéraire de ce périple se définit et varie selon les villages en fonction des relations de culte, d’origine, de mariage, des lieux sacrés du Jo tels que bosquets, places initiatiques, tombes des grands prêtres du Jo particulièrement vénérés ainsi que les tombes de jodenw morts pendant leur vie d’initié.
Le joyaala se déroule en deux phases bien distinctes :
la « promenade de quinze jours » ou petite promenade. Elle a lieu directement après le retour des initiés au village. Au bout de quinze jours, les jodenw regagnent leur village respectif pour faire les travaux de sarclage du mois de juin ou mois d’août.
la grande promenade, la fin des travaux de sarclage correspond à la maturation de certaines cultures. Dès que les jodenw goûtent les prémices, tels que le maïs et le fonio qui témoignent du renouveau de la végétation, ils vont de village en village, à pied, dans les contrées les plus lointaines suivant un itinéraire définit. Aux lieux historiques et cultuels déjà cités s’ajoutent les villages où sont mariées les soeurs réelles ou classificatoires des jodenw.
Cette promenade dure trois à quatre mois. A chacune des étapes, les jodenw se livrent aux spectacles appelés jowili. Dans les villages, ils sont les hôtes des chefs de village. De fortes relations s’établissent entre les jeunes garçons et les filles des villages visités. Malgré leur contact permanent avec les filles les jodenw sont interdits de relations sexuelles au risque de causer leur propre mort. Au sortir des initiations, certaines de ces relations peuvent se conclure par le mariage.
A cette phase de socialisation, les jodenw sont exposés aux aléas des rapports de forces culturelles et de pratiques maléfiques en même temps qu’ils sont dotés d’un pouvoir extraordinaire pour dissuader toute velléité visant à leur faire du mal. Leur pouvoir, fût-il imaginaire, réel ou non réel, ils le tiennent de la puissance des chefs religieux (jotigi et joshan) et des forces des fétiches du culte.
Ce pouvoir est matérialisé par une statuette appelée jonyeleni, représentation de l’âme de nyele, la première femme à l’origine du Jo, et par d’autres objets symboles qui leur sont donnés à cet effet. L’usage de ces objets s’appuie sur la croyance que les forces surnaturelles et surhumaines peuvent être manipulées par l’individu. Et pour le Bamanan faiseur de Jo, le modèle d’homme propre à contrecarrer les volontés négatives humaines, surnaturelles, voire divines est l’initiateur (joshan ou jotigi), qui prend la responsabilité de « tuer » la vie antérieure de l’individu jeune, d’initier, qui parvient à le ressusciter et à l’envoyer à travers le monde inconnu.
En plaçant les initiés sous la protection des forces et des objets de culte, l’initiateur (shan) crée en eux le sentiment de confiance et d’harmonie avec la nature végétale et animale, donc bien au-delà de la communauté des humains.
L’essentiel de cette étape de la socialisation s’appuie sur deux axes : l’un, fondamentalement cultuel, l’autre, promotionnel. Ainsi le renouvellement générationnel s’intègre dans un complexe cultuel comportant l’initiation des jeunes, l’hommage aux êtres et lieux éminents du passé, la consolidation des liens d’alliance dans la perspective d’assurer l’avenir.
Le don de soi comme prix de sociabilité à travers le rite basangabwo
Dans certaines localités, la libération des initiés est précédée d’un rite appelé basabgabwo, « offrir le semblable du substratum ». L’initiation étant fondé sur une sorte de gage de la vie de chacun des candidats, ces derniers ne peuvent rentrer en possession de ce qui constitue le fondement de leur être, qu’après avoir offert aux vieux une vie substitutive de leur propre vie.
Pendant les huit mois que dure l’initiation, la vie de chacun des joden est comme « suspendue », tenue entre ciel et terre par les forces du culte, par l’intermédiaire des chefs religieux qui sont susceptibles d’y mettre en terme. Cette manifestation intervient comme un rite de « rachat » de la vie de l’initié au prix de la vie d’un animal que le joden doit capturer en brousse pendant sa vie d’initié.
Alors, on capture en brousse toute sorte d’animaux à quatre pattes : tortues, varans, iguanes de terre, hérissons, écureuils, porc-épic, singes rouges, cynocéphales, babouin, etc. Les jodenw qui ne parviennent pas à trouver un animal vivant peuvent bénéficier du soutien de leurs parents qui en achètent au besoin car, selon une croyance très forte, celui qui n’arrive pas à en fournir ce jour ne vivra pas longtemps. Peu importe donc le mode d’acquisition de l’animal, pourvu que ce soit un être à âme vivant. Ce rite est mis en oeuvre une semaine avant la cérémonie de libération proprement dite.
« Le jour du rite, tous les chefs de culte se réunissent sur la place extérieure du village. Les jodenw libèrent les animaux capturés. Les vieux, armés de lance, de hache, de fusil, de couteaux se lancent à la poursuite de ces animaux qu’ils tuent. Tout animal tué revient à celui qui l’a tué. » [5]
Ce rite a un côté comique, personne ne se prive d’en rire car il n’y a rien de plus drôle que de voir des vieux fatigués par l’âge, ayant perdu l’habitude et la force de courir et de chasser, mais voulant satisfaire absolument leur appétit de viande aiguisé, poursuivre des animaux sauvages fatigués eux aussi par plusieurs jours de détention et voulant recouvrer leur liberté.
Ce rite, au plan symbolique nous éclaire sur la nécessité pour le jeune d’offrir aux chefs religieux le remplaçant du principe fondamental de son être, de sa vie, et sans lequel la croyance veut qu’il meurt. Il s’affiche comme un rite de séparation d’avec la vie antérieure des jodenw et de « rachat » par lui d’un « autre » fondement (base), qui lui est définitif, socialisé et que chaque individu doit chercher à asseoir, à stabiliser au cours de sa vie car il correspond à celui que la société veut en l’individu. C’est donc avec un fondement, une base psychologique définitivement établie, ou presque, après qu’elle ait été fortement ébranlée, que le joden va sortir de la vie d’initié, pour commencer celle d’adulte.
Le lavage, la purification et la libération des jodenw (kanyènkwo)
Une génération d’homme aux corps crasseux, fragilisés, asséchés par les premières dures expériences de leur vie placée pendant huit mois sous l’influence des forces du culte Jo, des génies de la brousse et des êtres humains, a besoin de beaucoup d’eau pour humecter le corps des individus qui la compose, de substance pour renaître, revivre, en vue de dynamiser la société qui va l’intégrer ; telles sont en résumé les réalités de l’état des Jodenw au terme du périple Joyaala et les perspectives sociales qui s’ensuivent.
Le rite kènyènkwo est lié à cette problématique, entendue au sens de purifier chaque couche proportionnelle et générationnelle qui s’articule logiquement aux autres couches de la société. Au cours de ce rite qui a lieu tous les sept ans, le corps même de la personne est soumis à un traitement.
Le rite (kanyènkwo) consiste à faire asseoir les jodenw au milieu de la place publique sur un tronc d’arbre débarrassé de son écorce. Leurs soeurs, mariées et non encore mariées leurs rasent les têtes, les lavent sérieusement avec de l’eau chaude. Les jodenw sont d’abord oints avec du beurre de karité spécialement fait à cet effet avec une vertu purificatrice. Puis ils sont soumis au serment énoncé par les chefs religieux qui leur rappellent les principes de la continuité de la société et de la discontinuité du culte.
Remis à leurs parents, ils prennent le statut de jocè, d’homme religieux, d’adulte désormais préparé à vivre en société. Les jeunes ainsi formés, sociabilisés, vont se marier, commencer à procréer et à reproduire la société au sein de laquelle ils prennent leur place, en toute légitimité.
Bibliographie
Denis Paulme, classes et associations d’âge en Afrique de l’Ouest, éd. Plon, 1971
Salia Malé, Le culte jo en pays Baniko : objets et rites initiatiques, thèse de doctorat, 1995