La prison, au delà des ses aspects extérieurs visibles matérialisés par les verroux, les clôtures et tout l’arsenal sécuritaire, a connu une véritable évolution dans l’histoire, une évolution qu’on peut retracer à travers les trois termes : purger, communiquer et survivre.
Purger
Le mot purger signifie effectuer une peine dans le jargon judiciaire. Cela veut encore dire écrouer. On purge une peine dans un centre de Détention quand on est condamné. Un prévenu est mis en dépôt avec un mandat de dépôt en attente de jugement. C’est lorsqu’on est jugé, reconnu coupable et condamné qu’on purge sa peine. Il existe différents établissements pénitentiaires.
Les maisons d’arrêt (pour les courtes peines)
Les centres de détention (pour prévenus et condamnés),
Les centres pénitenciers pour les longues peines.
Toutes ces structures sont communément appelées "Prison" et peuvent être considérées comme un moyen pour l’homme de purger la société de tout danger ou supposé comme tel pour son harmonie et son équilibre. Toutes les civilisations ont connu un système de pénalités et les peines ont à la fois un but moral et utilitaire.
La fonction morale
La fonction morale est essentiellement rétributive. « La violation de la règle de la vie sociale a causé un préjudice à la société. A ce mal qu’elle a subi, la société répond en infligeant au coupable un autre mal destiné à compenser le premier et à rétablir un certain équilibre ». [1]
Autrefois, la marque, le carcan, l’exposition publique, l’amende honorable soulignaient le caractère expiatoire et rétributif de la peine.
Elle a aussi un caractère afflictif, car ressentie par le condamné comme quelque chose de pénible, une souffrance, ou tout au moins une privation, une gène sensible qu’il a méritée par son comportement fâcheux. Dans la politique du traitement du délinquant, ce caractère ne doit certes pas disparaître mais ne doit pas prédominer jusqu’au point de compromettre le but de réadaptation sociale qui est lui aussi poursuivi.
Les fonctions utilitaires de la peine
Les fonctions utilitaires sont multiples et sont de trois ordres :
La fonction exemplarité et d’intimidation
La peine doit être choisie et appliquée de telle sorte qu’elle évite la contagion du mal. Par son comportement fâcheux, le délinquant cesse d’être, de façon ponctuelle ou chronique un exemple (modèle) dans la société. Aussi, son traitement doit-il servir de contre exemple pour lui-même et pour les témoins (concitoyens). Par l’intimidation individuelle et collective, le but recherché est, d’une part, que l’exemplarité de son traitement dissuade tout éventuel candidat à la délinquance.
La fonction de réadaptation sociale
Cette fonction constitue le commun de toute la philosophie du traitement des délinquants depuis l’évolution des châtiments corporels et des galères par le code pénal de 1791.
En effet, comme la fait graver le Pape Clément XI en 1703, sur la prison Saint Michel à Rôme, « Soumettre les individus malhonnêtes par le châtiment est peu de chose, si on ne les rends pas honnêtes par l’éducation », cité par Levasseur et Stéphani dans le livre Criminologie et Sciences pénitentiaires Chapitre IV. C’est dans ce contexte que nous pouvons parler du traitement du délinquant mineur qui constitue une priorité pour le Gouvernement. La prévention et le traitement constituent des axes prioritaires qui orientent la politique du Gouvernement. L’administration pénitentiaire y est appliquée, car elle doit assurer, conformément à la loi, l’exécution des décisions judiciaires, c’est à dire la purge des peines.
La fonction d’élimination
Nous en arrivons à la fonction où l’homme exerce au nom de la société l’ultime responsabilité sur son prochain : le droit de vie et de mort. Vous avez tous été témoins, comme moi de la façon dont, un matin, l’ex-président Irakien a terminé ses jours par pendaison. C’est la peine de mort malheureusement encore prononcée dans de nombreux pays, même si l’application ne suit pas toujours.
A côté de la peine de mort, existent d’autres procédés : l’exclusion, l’exil, la privation perpétuelle de liberté, l’interdiction du territoire ont été jadis utilisées aux mêmes fins. Il faut cependant noter que les peines perpétuelles sont compensées par les grâces présidentielles qui surviennent périodiquement.
Communiquer
Rappelons que qui parle de prison, parle de cohabitation forcée. La communication en prison revêt, de ce fait, de multiples aspects et a évolué avec le mouvement pénitentiaire. Les détenus (adultes ou mineurs) ont le droit de parler, de communiquer avec l’entourage immédiat de la prison et avec l’extérieur (familles, parents, avocats ou autres.) La prison ne saurait en aucun cas mettre un frein à la communication entre la détenue et les autres [2].
Bien qu’étant un droit pour la détenue, elle reste réglementée. Parler de communication dans cet espace revient à analyser la relation du détenu avec ses codétenus, avec l’administration pénitentiaire (surveillants et autres personnes d’encadrement) et avec l’extérieur.
La relation avec les codétenus
Le premier élément (critère) d’appartenance à un groupe donné est la cellule. Le ou la détenu(e) est amené à partager une cellule avec d’autres détenus.
L’âge, la nature de l’infraction, le statut juridique (condamné ou prévenu) sont tant d’éléments d’appréciation pour le personnel surveillant à placer tel ou tel détenu dans telle cellule.
Ainsi, entre des détenus partageant la même cellule naît un climat de communication très généralement portant sur les infractions qu’elles ont commises, les raisons d’incarcération des uns et des autres, de leurs vies prives, les éventuelles démarches qui pourraient concourir à leur libération etc.
Ces communications sont sources de relations qui se nouent et qui se dénouent au gré des programmes d’activités, des durées de détention et souvent au gré des humeurs.
A cela, il faut ajouter des visites caritatives ou humanitaires.
La relation avec le personnel d’encadrement
Du modèle de prison où le gardien de prison détenait le monopole de l’autorité carcérale, nous sommes passés à un modèle plus humain, d’un personnel pluridisciplinaire, aux rôles spécifiques à jouer dans l’organisation de la vie en milieu carcéral.
Le premier contact avec le personnel de surveillance et d’encadrement est un véritable calvaire pour la quasi totalité des détenus, excepté les multirécidivistes.
L’écoute permet au personnel de faire mieux connaissance avec le pensionnaire : son histoire personnelle, son environnement familial, ses projets dans la vie etc. Pendant le reste de la détention, sa relation avec le personnel est essentiellement motivé soit par des sollicitations personnelles et libres soit par la demande du personnel d’encadrement dans le cadre de service. Toutes les relations avec le détenu ont un seul but, les amener à prendre ou à reprendre leur place dans la société.
La relation avec l’extérieur
Par l’extérieur, entendons la famille, les amis, camarades, bref, l’environnement humain immédiat du détenu. Ces visites sont autorisées par le juge et se passent dans des parloirs aménagés à cet effet par l’administration pénitentiaire. Le courrier et le téléphone servent aussi à garder le contact avec de l’extérieur mais sous le contrôle des surveillants. A cela, il faut ajouter la communication avec les acteurs de l’appareil judiciaire (les juges, avocats et autres) pendant toute la durée de la procédure.
Survivre
Parler de survie en prison de nos jours n’a heureusement pas la même connotation que par le passé. Le milieu carcéral a évolué et a cessé d’être dans beaucoup de cas un passage vers la mort. Les grands pénitenciers de Taoudénit et de Kidal, considérés comme des mouroirs en son temps (selon l’expression propre à notre Papa ici présent) ne sont que de vieux souvenirs. La survie relevait du miracle dans cette optique.
Quant à nous, en qualité de Directrice du Centre Spécialisé de Détention de Rééducation et de Réinsertion pour Femmes et Filles de Bollé, nous parlerons de survie aujourd’hui dans une dynamique de retour en société avec les moyens moraux, spirituels et matériels d’y vivre et de contribuer à son développement durable.
Tous les efforts du centre (CSDRF) de Bollé concourent à cet objectif, à travers des activités menées dans ses différentes unités interdépendantes.
Il n’est besoin de rappeler que la création de ce centre est une réponse politique aux revendications des mouvements associatifs des femmes et des hommes acquis à la cause des femmes et des enfants. Il a été créé par le décret n°99-197 et a une triple fonction :
la fonction de détention,
la fonction de rééducation et,
la fonction de réinsertion
qui s’articule parfaitement bien avec la trilogie Purger-Communiquer-survivre tant pour les enfants que pour les adultes.
Sans rentrer dans les détails des activités d’éducation menés par notre structure, la formation professionnelle peut être prise à titre d’exemple pour étayer notre discours. En effet, pendant que la détenue purge sa peine, le centre communique avec elle et lui communique un savoir faire (un métier) qui lui permettrait de vivre, après sa détention, par son travail, dans le respect de sa dignité. Les ateliers de couture, de savonnerie, de teinturerie etc. concourent à cela.
Bien chers participants, avant de me prêter à vos questions, à vos critiques et à vos contributions, permettez-moi de faire remarquer que la politique carcérale au Mali nous recommande de considérer la prison moins comme une fin en soi que comme un élément et un moyen de socialisation et de maintien de l’harmonie sociale. Nous sommes donc passés progressivement de la prison purement répressive à la prison pour la vie grâce à l’établissement d’un mécanisme de communication en permanente évolution. Ici dans cette salle, quelqu’un est mieux placé pour témoigner dans ce sens. Il s’agit de notre papa affectueusement appelé Amadou Djikoroni, qui a vécu le temps des mouroirs dont il garde encore de souvenirs pathétiques.