Au cours des deux dernières décennies, les échanges agroalimentaires ont été multiplié par deux, et leur taux de croissance a été le double de ceux de la production. C’est principalement l’Amérique du Nord qui en a profité, ensuite l’Union européenne et d’autres grands pays exportateurs comme l’Argentine et l’Australie. Ce qui s’explique par le fait que les systèmes de production agricoles des pays du centre sont en pleine mutation. Dans de nombreux pays les exploitations se professionnalisent, cherchant à augmenter leur rentabilité sous l’effet d’une globalisation des marchés qui augmente la pression de la compétition. Certains filières s’industrialisent en accueillant des capitaux non agricoles ou par des phénomènes d’intégration verticale.
Mais ces évolutions dans la production et les échanges sont allés de paire avec une certaine insécurité alimentaire dans le sud, marquée par l’augmentation des importations des pays dits les moins avancés. En 1995, l’OAA/FAO estimait que la facture alimentaire des pays africains passerait de 8,4 milliards de dollars en 1987 à 15 milliards en 2000, chiffre qui paraît aujourd’hui sous-estimé [1].
En ce début du 21e siècle, plus d’un milliard d’être humains vivent encore dans l’insécurité alimentaire. Pour consommer quotidiennement l’équivalent de 2500 calories ou de 550 g de céréales, sans pour autant éliminer des carences alimentaires, au moins un demi milliard de personnes doit renoncer à la satisfaction d’autres éléments d’un confort moderne minimum : soins médicaux, habitat avec électricité et eau courante, scolarisation des filles notamment, etc. Et pourtant la production mondiale est suffisante ou pourrait le devenir rapidement, tellement le potentiel en termes technologiques est élevé.
Le concept de sécurité alimentaire doit être appréhendé dans sa double dimension micro-sociale et macro-sociale. La première se réfère à l’assurance pour une personne ou un groupe social de s’alimenter de manière durable et de façon suffisante en quantité et en qualité. L’eau potable est bien sûr considérée ici comme un aliment. Le modèle alimentaire de référence peut correspondre à une moyenne mondiale émanant par exemple de l’OMS ou de la FAO, ou aux habitudes locales, disons de la classe moyenne. Au plan macro-social, la sécurité alimentaire peut être perçue comme un composante de la sécurité nationale ou sous-régionale. Les pays qui veulent assurer à moindre risque la sécurité alimentaire des populations tendent généralement à mener des politiques de développement agricole autocentré, en ce sens qu’ils articulent la politique de la croissance, de la diversification agricole et de la productivité à une politique industrielle ou d’industrialisation. Cette articulation permet non seulement de faire de l’agriculture un secteur dynamique, mais de constituer des stocks avec un minimum de dépenses en devises.
Les thèmes de la lutte contre la faim, pour le développement agricole et l’autosuffisance alimentaire (ASA) ne sont plus à la mode. Alors qu’ils étaient omniprésents des années 1950 au milieu des années 1980. Après l’Inde qui semble avoir résolu les deux problèmes par la Révoltions verte, l’attention se porta sur l’Afrique durant le cycle de sécheresse qui dura de 1967 à 1985. La question centrale portait sur le contraste entre des régions du monde où une population active, agricole à 70 - 80% ne produisait pas assez pour éliminer le spectre de la famine et celles où moins de 10% de la population active assuraient l’autosuffisance alimentaire, la sécurité alimentaire pour tous et exportaient des excédents, malgré le fait que le modèle alimentaire était plus varié. Les chercheurs africains montraient que la S.A. et l’ASA sont liées, la première devant être ancrée dans la deuxième, afin d’assurer une intégration profonde de l’agriculture au reste de l’économie.
Ils avaient raison car la carte de la sécurité alimentaire coïncide avec celles de l’autosuffisance alimentaire nationale ou régionale des excédents agroalimentaires, des rendements et de la productivité élevée (8-9% de la population active est agricole). Celle de l’insécurité alimentaire coïncident avec celles de la dépendance alimentaire et des moyennes faibles en rendement ou en productivité du travail (50 à 70% de la population active est agricole). L’aide alimentaire continue de contribuer de manière décisive à la gestion de la crise alimentaire dans un nombre important de pays. Crise provoquée souvent comme l’a bien montré le prix Nobel de l’économie indien, A. Sen, [2] par l’inorganisation des victimes. Mais plus fondamentalement il faut intégrer dans l’analyse des causes le phénomène de la mondialisation polarisante.
Le monde comporte donc deux groupes de pays : l’un formé des centres où les deux dimensions micro-sociale et macro-sociale sont assurées d’une manière à une autre à tous ; l’autre, formé de périphéries, se divise en deux sous groupes dont l’un ne satisfait qu’une dimension de la SA, et l’autre aucune. L’ensemble des périphéries dites émergentes ont l’une ou l’autre mais le quart monde, auquel appartient pratiquement toute l’Afrique, n’assure la sécurité alimentaire sur aucun point.
Mondialisation néolibérale ou contemporaine et sa contradiction principale
La mondialisation comme intensification des rapports d’échanges facilités par des révoltions dans le domaine du transport et des communications n’est pas un phénomène nouveau. La mondialisation capitaliste dans laquelle nous sommes toujours, a commencé au 16e siècle et a pris depuis lors plusieurs formes. A chaque phase, on peut distinguer les régions mondialisantes et les régions mondialisées. Les premières soumettent leur insertion dans la mondialisation aux logiques de leurs transformations autocentrées. Par exemple, la croissance du marché est fondée sur l’expansion du marché interne. Les secondes sont ajustées pour se plier aux exigences déterminées de l’extérieur. Les premières renforcent leurs relations d’interdépendance et de partenariat ; les secondes entretiennent entre elles des relations très lâches et sont plutôt intégrées verticalement aux premières. A chaque phase, il y a eu jusqu’ici une puissance hégémonique : la Grande Bretagne du début du 19e siècle à la fin de la première guerre mondiale, les Etats Unis depuis la deuxième guerre mondiale. L’hégémonie américaine est bien plus forte puisqu’elle assure la protection armée des intérêts de l’occident dans le monde entier. La fièvre de la formation de méga firmes par des fusions dans l’espace transatlantique reflète la confiance des entreprises géantes européennes et japonaises en cette hégémonie. Bien entendu cette fièvre n’épargne pas le secteur agroalimentaire et de l’agrobusiness.
En effet la mondialisation économique néolibérale se caractérise aussi par le développement des méga firmes transnationales (MFT) détentrices des moyens de production mobiles (capitaux et compétences techniques) par rapport aux facteurs de production immobiles (la terre) ou immunologistes (main d’œuvre). Les méga fusions donnent à ces firmes une grande autonomie économique du fait de la formation de réseaux de maximisation de profit ; mais plus important, elles acquièrent une autonomie certaine à l’égard des Etats du centre et disposent de pouvoirs de type politique dans leurs relations avec les classes dirigeantes de certaines périphéries, vulnérables par la structure de leurs balances des paiements et de leurs budgets. Les pays dépendants du pétrole sur ces deux plans sont d’autant plus fragiles que leurs formations sociales sont géo-politiquement vulnérables comme l’Indonésie, ou culturellement hétérogènes comme le Nigeria, l’Angola, le Congo, le Soudan, etc. L’influence politique de l’agrobusiness est moins visible, mais il dispose aussi de la capacité de se créer une clientèle et d’entrer dans les rapports de corruption.
Un des objectifs de ces acteurs privés et puissants, est de créer à l’échelle de la planète des marchés de biens et de services financiers notamment, par la remise en question de l’Etat national comme cadre de l’exercice efficace de trois fonctions définies par Théodore Lowi en 1964. De sa fonction régulatrice, il ne garderait que la création d’un cadre dans lequel s’exerce l’activité économique comme par exemple garantir la propriété privée, surveiller le système des poids et mesures. De sa fonction de production de biens et services, il ne garderait que le strict nécessaire par application du principe de subsidiarité en fonction du secteur privé. Il abandonnerait sa fonction de redistribution, naguère essentielle dans les pays de l’Europe continentale, et légitimatrice du pouvoir à l’Est comme à l’Ouest, en laissant chaque citoyen soit disant choisir la prévoyance ou la non prévoyance, au nom de la liberté individuelle. Mais les résistances politiques et sociales à ce projet de démantèlement des Etats s’organisent aussi bien en Europe que dans certains grands pays du sud, comme le Brésil ; et bien entendu ni l’Inde ni la Chine n’ont cédé au principe de la subsidiarité des interventions de l’Etat.
Ce qui est véritablement nouveau, c’est l’apparition d’un potentiel de remise en question du monopole de l’initiative de la mondialisation par l’occident et de l’hégémonie américaine. Pacifiquement ? Cette menace vient d’Asie ou des grands pays comme l’Inde et la Chine s’industrialisent rapidement tout en gardant une grande cohésion politique sinon sociale ; et où une série de pays sont capables d’être compétitifs sur les marchés de biens durables, et de gérer des bourses aux dimensions mondiales. Qui plus est, une régionalisation asiatique s’avère possible à terme. Samuel Huntington a théorisé les appréhensions des Etats Unis et peut être de l’occident face à cette menace, [3] mais en termes culturels de chocs de civilisations. En fait les Etats Unis ont dans cette compétition un avantage certain dans le domaine du potentiel agricole.
Une région comme l’Afrique compte certainement plus que ne l’exprime la notion trompeuse de marginalisation, car le continent est plus dépendant du système mondial que bien des régions centrales. L’Afrique souffre plutôt d’une insertion forcée subalterne et d’une crise agricole chronique. Ce qui ne peut que nourrir les forces de la contestation. A Seattle, même les gouvernements africains ont manifesté leur colère contre leur exclusion des discussions.
Les ambiguïtés des politiques agricoles de l’occident depuis Marrakech.
Signés en 1994, les accords de Marrakech qui instituent l’Organisation Mondiale du Commerce, comportent des articles consacrés à l’agriculture. Ils couvrent trois domaines :
l’accès au marché, à l’importation. Il faut abolire les limitations quantitatives et ne retenir que la protection tarifaire. Les tarifs ne doivent pas dépasser 36% et baisser progressivement. En plus, 5% de la consommation intérieure doit pouvoir entrer librement.
Le soutien aux exportations : Les subventions aux exportations sont plafonnées à 36% de la valeur du produit. Par contre, le principe de la garantie des crédits à l’exportation des produits agricoles est maintenu.
La réduction des soutiens internes : les subventions aux prix agricoles doivent baisser de 20%. Par contre les Etats Unis peuvent soutenir les revenus des agriculteurs.
Il faudrait ajouter un autre domaine très important : toute la chaîne agroalimentaire doit rester privée à l’exception bien entendu de la recherche.
Pourquoi l’OMC et pourquoi des accords sur l’agriculture ?
Trois grandes institutions, le FMI, la Banque Mondiale et le GATT avaient été fondées après la deuxième guerre mondiale pour faciliter le multilatéralisme dans les relations économiques internationales. Etait-il nécessaire de créer l’OMC ?
Le FMI a perdu sa raison d’être qui était de veiller à la stabilité globale, dès que les Etats Unis avaient décidé de dévaluer le dollar et surtout de le décrocher de l’or, donnant lieu à une grande instabilité macro-économique à travers le monde. La Banque internationale pour la reconstruction (BIRD) joua un rôle déterminant dans la reconstruction de l’Europe. Une fois celle-ci achevée, elle reçut la mission de financer des projets surtout d’infrastructures dans les pays baptisés successivement arriérés, pays sous développés et pays en voie de développement (PVD). Avec l’avènement du néolibéralisme, les deux institutions sœurs ont eu pour mission d’imposer l’ouverture des marchés, la déréglementation économique au sud et la gestion de la crise de la dette.
Il restait le GATT. Celui-ci était fondé sur le principe selon lequel le libre échange n’était mutuellement bénéfique qu’entre économies ayant des structures économiques similaires. Les pays développés s’en tenaient au développement agricole autocentré, c’est à dire articulé sur l’économie nationale ou régionale. C’est pourquoi leurs politiques agricoles comporte une dimension autosuffisante alimentaire. Pour les Etats Unis l’arme alimentaire est une composante de leur hégémonie mondiale. La PAC de l’Union européenne reçut pour mission d’assurer l’autosuffisance alimentaire et se rattraper technologiquement les Etats Unis, afin de disposer d’un volant de l’aide alimentaire. Pour ces pays en effet, l’agriculture est un secteur aussi stratégique que celui de l’énergie et les marchés publics. C’est pourquoi les produits agricoles furent exclus du champ d’application des accords du GATT. C’est seulement lorsque l’Union européenne est devenue structurellement excédentaire dans le commerce agroalimentaire qu’elle a accepté les négociations sur la réduction de la protection tarifaire et contingentaire sur les produits agricoles.
C’est pourquoi la CNUCED fut créée en 1964, pour produire des études et des rapports sur les relations entre le commerce et le développement agricole et industriel. Cette institution joua un rôle essentiel pour faire adopter le système de préférence spécifique (SPS) qui permettait aux produits industriels des pays sous développés de pénétrer sur le marché des pays développés sans application de la règle de réciprocité. Certes avec les Accords Fibres les pays du centre avaient en fait fermé leur marché dans un secteur où le sud avait un avantage comparatif fondé sur l ’égalité des productivités et l’inégalité des salaires. Mais un phénomène inattendu se produisit. Des pays émergents d’Asie devinrent compétitifs dans des domaines aussi stratégiques que l’acier spécial, la construction navale, l’automobile, etc. Dans les meilleurs des cas (Taiwan, Corée du sud, Singapour et Hongkong) ces pays avaient procédé à des réformes agraires et pratiquaient une politique de l’emploi qui permettaient des taux de croissance et d’industrialisation sans précédents dans l’histoire, et sans augmentation des inégalités sociales. La Corée du sud donna le mauvais exemple en développant des grandes firmes à prétention transnationales autonomes. Ces expériences que l’on baptisa industrialisantes par substitution d’importation, avaient été fondées sur la priorité au marché interne, sur des mesures protectionnistes strictes, sur la planification et sur la mise d’un système bancaire au service de la croissance. Dans l’ensemble l’objectif du profit était moins important que ceux de la croissance, de l’industrialisation et de la sécurité de l’emploi. En perspective l’occident se voyait contester le leadership du monde, notamment par les succès économiques de la Chine post marxiste.
C’est dans ce contexte qu’il faut situer la naissance de l’OMC. Pour mettre fin aux tentatives réelles de sortie du sous-développement et donc à l’instauration du potentiel de sécurité alimentaire. Comment ?
La marche vers l’OMC fut préparée par la crise d’endettement qui permit d’imposer par les fameux programmes d’ajustement structurel (PAS) et leurs conditionnalités successives, l’ouverture des économies, la privatisation, la déréglementation, avant de revenir aux programmes de lutte contre la pauvreté, etc. Et cela dans un contexte marqué par la diminution constante des aides publiques. La marche fut précipitée par l’écroulement du système soviétique.. Bien entendu on peut soutenir la thèse que l’économie poussait en elle-même à la mondialisation néolibérale et démontrer que les accords du GATT n’étaient plus adaptés à un monde où
l’heure de la libéralisation du secteur agricole et des secteurs textiles était arrivée ;
les services notamment financiers, avaient besoin de se mondialiser ;
la non protection de la propriété intellectuelle favorisait une utilisation illégale des noms de marques et des procédés de fabrication.
Mais à notre avis, si le souci de soutenir les efforts de développement industriel et agricole à l’échelle mondiale, avait prévalu, le principe du système spécial de préférence aurait dû être étendu aux autres domaines des technologies, par exemple sous l’appellation de système de préférence technologique (SPT). Et dans ce cas l’OMC aurait dû continuer, comme le GATT, à concerner principalement les économies industrielles.
En réalité la formation de l’OMC n’a nullement porté atteinte aux relations bilatérales spéciales entre les pays développés qui traitent le sud comme un groupe adversaire. Dans le cadre transatlantique, « Les Etats Unis et l’Europe sont indéniablement des concurrents sur le marché mondial de l’agriculture, mais ce sont surtout des majeurs ». a déclaré le Commissaire européen chargé de l’agriculture à la veille d’un voyage cinq jours aux Etats Unis où il doit avoir des entretiens approfondis sur les négociations dans le cadre de l’OMC et des relations bilatérales [4].
Pour atteindre efficacement les objectifs fixés par les pays développés, la nouvelle institution devait réduire le pouvoir des pays en voie de développement en instaurant des règles de prise de décisions avantageuses pour les centres (règle du consensus) ; en inventant des règles de fonctionnement qui les rendent contraires à une participation équitable de tous les Etats aux négociations - par exemple par la multiplication de groupes de négociations ad hoc ; en réservant la participation effective aux pays qui regorgent de spécialistes et peuvent entretenir une mission permanente de plusieurs experts et en les divisant les pays du sud en sous groupes. Mais pour les pays du centre, l’avantage décisif de l’OMC sur les autres institutions multilatérales est qu’elle a des attributions d’un Etat qu’elle exerce à travers un tribunal chargé de lutter contre les violations des accords
En général les forces dominantes du systèmes ont une version intégriste du libéralisme pour les médias, la Banque Mondiale et le FMI, et une version pragmatique pour les pays du nord ; ce qui permet d’appliquer des politiques de deux poids deux mesures. Les grands pays savent que ce sont eux qui cherchent des alibis pour introduire des politiques néolibérales en invoquant l’OMC. L’Union européenne a pu ainsi enlever aux pays ACP les avantages dont ils jouissaient en invoquant la soumission aux règles de l’OMC. Même si eux disposent de mille et un moyens pour les contourner. Selon l’interprétation intégriste l’Organisation doit traiter l’agriculture comme une branche économique quelconque, avec quelques clauses de sauvegarde pour les PMA.
Par contre, selon le concept de la multifonctionalité de l’agriculture, toute bonne politique agricole doit être fondée sur trois grands principes :
l’agriculture et le développement durable doivent aller de paire ;
la sécurité alimentaire doit être fondée sur l’agriculture ;
le commerce international des produits agricoles doit s’inscrire dans le cadre des deux premiers principes.
Cette redécouverte des pratiques auxquelles le paysan africain n’a jamais accepté de renoncer, peut servir à contourner les règles de l’OMC. L’OCDE vient de publier un Rapport [5] d’où il ressort que, contrairement à l’opinion largement partagée, la croissance économique fondée sur l’économie d’énergie par unité de PIB dans les pays développés n’empêche pas la pollution et la dégradation de l’environnement de progresser. Il est probable que ce rapport qui évite de proposer de revoir les deux dogmes de la croissance et de la mondialisation néolibérale, sera utilisé à la Conférence de Qatar de novembre 2001, pour justifier les positions protectionnistes des pays développés dans les négociations agricoles.
Un des enjeux des négociations de l’OMC, estime la France, deuxième exportateur mondial de produits agricoles, devrait être d’obtenir des gouvernements des engagements visant à poursuivre le mouvement de réduction des distorsions des échanges mondiaux de produits agricoles, tout en conservant la flexibilité dont ils ont besoin pour réaliser leurs priorités nationales, notamment dans les domaines de la sécurité alimentaire, des politiques d’aménagement du territoire [6]. Les arguments avancés sont relatifs à la spécificité agricole.
A la différence d’autres secteurs, l’agriculture, ou plus exactement les systèmes agro - sylvo - pastoraux présentent une composante multifonctionnelle importante, du fait de leur emprise déterminante sur le territoire, de l’absence d’alternatives remplissant parfaitement au moindre coût la fonction considérée (ex sécurité alimentaire, cohésion sociale), ou d’une influence historique ancienne (paysages, aspects culturels, etc.)
En mars 1999, les chefs d’Etats et de gouvernements européens sont tombés d’accord pour dire qu’il faut donner à tous les acteurs impliqués à tous les niveaux (local, national, régional) les moyens d’inscrire leurs interventions dans un cadre général. Ainsi en France, « si la production d’aliments et de matières premières à destination non alimentaire reste la vocation première, l’agriculture ne pourra remplir durablement cette fonction que si elle se préoccupe de la préservation et du renouvellement des ressources naturelles dont son travail dépens. A cette fonction environnementale s’ajoute un rôle écologique minimum en évitant la friche et en gérant une partie des espaces ruraux. Enfin toute exploitation assume une fonction sociale minimum en terme d’emploi et de vie rurale. Il ne peut y avoir d’agriculture française prospère dans un désert rural » [7]
Cette position d’une politique de trompe l’œil, n’ont plus défendue seulement par la France, ni même seulement par l’Union européenne. On sait que pour les Etats Unis les accords bilatéraux et complexe plus que ceux de l’OMC.
En comparaison que s’est-il passé dans les périphéries ?
Les années 1960 et 1970 furent celles des tentatives de Révolution Verte (RV), c’est-à-dire du développement agricole inscrit dans la logique de l’agrobusiness. Dans certains cas, comme en Inde, l’objectif d’autosuffisance alimentaire a été atteint mais pas celui de la sécurité alimentaire individuelle. Au contraire, la RV fut l’occasion de grandes expropriations et de la paupérisation paysanne sans que l’industrialisation ni une politique démographique adéquate aux nécessités du plein emploi, soient menées parallèlement. D’où la tendance à la sous production par l’insuffisance de la demande solvable.
En Afrique, la politique agricole fut à l’opposé de celle des pays développés. L’orientation d’une croissance tirée par l’extérieur demeura de 1960 à 1980. On continua comme à l’époque coloniale à distinguer un secteur de rente et un secteur vivrier. Les moyens étant concentrés sur le secteur agro-exportateur, il n’y eut même pas de RV faute de politique d’industrialisation. Puis vint la crise de la dette. Les pays faibles ou sans intérêt stratégique spécial dans le contexte mondial post-soviétique furent contraints par les pays développés à démanteler tout le dispositif développementaliste de soutien à l’agriculture. De nouvelles politiques agricoles fondées sur l’intégrisme du marché furent imposées d’autant plus aisément que le financement des bureaucraties dépendait de l’extérieur. La Banque Mondiale provoqua systématiquement la détérioration des termes de l’échange, par l’offre de financement de projets concurrents dans différents pays.
Le bilan de l’irresponsabilité des dirigeants et du cynisme des prêteurs est catastrophique. Toujours est-il que les rendements moyens et la productivité africains sont si faibles que leurs agriculteurs ne peuvent compétir ni avec ceux d’Asie ni avec ceux d’Europe ou des Etats Unis. Il faut répéter que la détérioration des termes de l’échange provient moins de la nature des produits que de la surproduction voulue par les forces dominantes et mise en œuvre par l’intermédiaire d’institutions bilatérales ou multilatérales qu’elles contrôlent lorsqu’elles réussissent à compradoriser les classes dirigeantes locales. Au Sahel, il suffirait d’un autre cycle de sécheresse pour voir le spectre de la famine et l’appel au secours international d’urgence. Par conséquent, le modèle ancien continue malheureusement. L’OMC risque d’être un encouragement à privilégier le secteur agro-exportateur.
La crise agricole est si profonde que les sociétés transnationales risquent d’être intéressées à l’Afrique avant tout comme lieu d’expérimentations de leurs semences. Elles peuvent en effet trouver des paysans peu informés de leur intention de les mettre en dépendance, et aussi des ONG qui acceptent de s’inscrire dans leur logique, parfois sans le savoir.
Conclusions
Le concept de SA comporte nécessairement deux dimensions. La SA individuelle n’est en effet durable que dans des espaces nationaux ou sous-régionaux où règne la SA macro-sociale.
Dans le développement autocentré, la priorité au développement rural s’impose pour plusieurs raisons. La première est économico-sociale : l’exode rural a atteint un rythme qui rend impossibles des politiques réalistes d’emploi, de logement, etc. qui soient à la hauteur du défi. Les villes africaines deviennent ingérables. L’insécurité physique qui en résulte frappe essentiellement les couches pauvres, car la priorité est souvent donnée à la sécurisation des quartiers riches, même s’il s’agit d’une sécurité privée. Les préoccupations environnementales plaident aussi en faveur de la création de conditions favorables au développement des villages et des villes moyennes.
Le rôle des associations paysannes mais aussi urbaines, est essentiel. Pour gagner la bataille de la sécurité alimentaire fondée sur le système productif national ou sous régional, la protection s’avère nécessaire. or qui dit protection dit risque d’inflation des prix des produits de première nécessité, et peut-être d’instabilité sociale et même politique. Sans doute même les distributeurs doivent être associés. Mais rien de solide ne se fera si premièrement le gouvernement ne s’engage pas à fond au risque de mécontenter certaines catégories sociales. Le recours à l’aide financière et technique extérieure devrait être limité. Dans ce processus des rapports étroits entre des associations authentiques de paysans et des travailleurs d’un côté, l’intelligentsia engagée de l’autre, doivent être développées systématiquement. La question de la revendication du droit à la sécurité alimentaire, même dans un pays pauvre doit être l’objet d’un débat sérieux.
A l’échelle sous-régionale, l’option de l’autosuffisance doit être affirmée clairement, même si on ne saurait s’attendre à des bouleversements dans l’immédiat. Il faut des régimes démocratiques car la coopération sans débat ouvert et sans transparence ne peut pas durer. L’esprit panafricaniste exige que les pays africains cherchent à se fédérer et ne pas se présenter en bouquet d’Etats lilliputiens dans les négociations internationales. Les organisations sous-régionales ne seront utiles que si elles permettent aux pays membres d’avoir des délégations uniques dans le négociations internationales.
La mondialisation néolibérale n’a pas l’éradication de l’insécurité alimentaire au programme. Les Etats du centre vont continuer à mener des politiques agricoles autocentrées tout en imposant aux pays faibles du sud d’ouvrir leurs marchés et de se soumettre au marché autorégulateur pour produire et échanger.Iln’yapas en fait d’autre voie pour les pays africains que d’ancrer le principe de la sécurité alimentaire dans des politiques nationales d’autosuffisance alimentaire, lesquelles ne peuvent réussir que si elles sont articulées sur des politiques d’industrialisation ; le tout étant conçu pour donner la priorité à la rétention de la population rurale grâce à la stratégie de multi-activités. Ce modèle devra éviter la trappe de l’endettement insoutenable qui annule toute capacité d’action efficace . Le harassement est un effet constant ; les renégociations des dettes, des programmes d’ajustement , bloque les initiatives. Pour les centres, l’OMC est l’instrument qui leur permet de contrôler les politiques commerciales du sud, tout en renforçant les rapports économiques et non économiques au sein de la triade (Etats Unis, Europe, Japon).
Il faut reconnaître qu’il n’y a pas grand chose de bon à attendre de l’OMC, et qu’il faudrait en fait créer une autre institution ou renégocier l’ensemble des accords, maintenant que l’opinion est alertée. En quelque sorte les Africains doivent réfléchir sur le contenu et les modalités pour remettre en question l’OMC sans naïveté. Il ne faut jamais oublier que nos économies sont déjà très ouverts et que nos gouvernements signent une série d’accords bilatéraux dont les contenus sont identiques à ceux de l’OMC. Par exemple les Etats Unis ont fait avec l’AGOA (African growth and opportunity act), qui leur donne une base juridique pour convoquer les sommets de l’Afrique subsaharienne à Washington, en fixant unilatéralement la liste des pays invités.