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Le consensus des peuples face au consensus du G8

Démocratie de la misère ou misère de la démocratie : les exemples africains

Inventer l’avenir, voilà le prix à payer pour la véritable démocratisation de l’Afrique

Document publié le 6 juillet 2003

Mots clefs associés : - Economie - Politique et société - Néocolonialisme

L’Afrique est multiple dans ses fondements, plurielles dans ses expressions.

L’ordre « démocratique » mondial est de plus en plus contesté un peu partout dans le monde, surtout en occident lui-même.

En réalité, aujourd’hui seule la créativité véritablement démocratique des peuples est à même de renouveler positivement et de manière durable l’expérience démocratique à l’échelle du monde. Elle ne doit plus être laissée aux seules élites politiques, surtout occidentales. Bien au contraire, les peuples doivent s’emparer de la chose politique !

Réinventer la démocratie ou périr, tel semble être aujourd’hui, notre destin démocratique à tous.


On a coutume, en parlant de l’Afrique et des Africains, de recourir à des schémas quelque peu simplificateurs, de faire des réductions sommaires souvent idylliques voire négatives, où l’on ramène les réalités africaines à des images archétypales qui résument, à elles seules, toutes les misères de l’humanité, misère matérielle, mais aussi misère sociale et politique, misères d’un continent arriéré, symbole d’un raccourci saisissant de toutes les tares de l’humanité.

Mais à y regarder de près, l’Afrique nous apparaît multiple dans ses fondements, plurielles dans ses expressions, fondements et expressions qui ont d’ailleurs fortement été perturbés par des siècles de colonisation et de dominations multiformes. Aujourd’hui encore, on ne saurait analyser sa récente aventure démocratique, sans tenir compte de ce passé colonial et du fait néo-colonial, des types mêmes de colonisation et de néo-colonisation qu ’elle a connus et continue de vivre. Et suivant cette typologie, l’on constate des différences notables entre les pays africains.

La colonisation britannique, par exemple, fut beaucoup plus, dans la plupart des cas, une colonisation d’exploitation des ressources qu’une colonisation de peuplement. Les Anglais cherchèrent, avant tout, à tirer profit des richesses africaines sans trop se soucier d’intégrer les populations africaines à leur système. Aussi, ils leur laissèrent très tôt, une certaine marge d’autonomie dans la gestion de leurs propres affaires, ce que ne toléra point, par contre le colonialisme français qui s’efforça de briser jusqu’à l’identité culturelle des peuples colonisés. Ainsi les chefferies traditionnelles locales furent supprimées au profit des chefs de canton totalement acquis au pouvoir colonial. De même, les langues africaines étaient bannies à l’école.

Il n’est donc pas surprenant, dans ces conditions, malgré les similitudes profondes entre les dictatures anglophones et francophones africaines, de voir surgir çà et là des différences. Comme, par exemple, l’existence d’un certain multipartisme et d’une relative liberté de presse et d’association en Afrique anglophone bien avant l’Afrique francophone et cela bien avant la Conférence de La Baule.

On constate, par ailleurs, de la part des anglophones, l’affirmation plus forte d’une plus grande capacité de réflexion autonome et d’auto prise en charge, indépendance d’esprit et de comportement nettement plus prononcée que chez les francophones. En guise d’illustration, on peut citer des exemples multiples, entre autres :

- La garantie monétaire française dans les pays de la zone CFA qui permet à la France de contrôler étroitement l’économie de ses anciennes colonies. Les pays anglophones ont toujours tant bien que mal géré leur propre monnaie. Bon nombre d’entre eux ont gardé, malgré tous les aléas, un potentiel économique plus solide et plus performant que celui des pays francophones qui n’en finissent pas de sombrer. Aujourd’hui encore, l’UEMOA continue de perpétuer cette domination sans partage de la France sur ses anciennes colonies.

- Les accords de défense entre la France et bon nombre d’Etats africains qui garantissent indéfiniment la présence de bases militaires françaises. Ces bases ont longtemps assuré la sécurité de dictatures anachroniques avec leurs cortèges de malheurs et ont par ailleurs, servi de tête de pont dans des expéditions militaires criminelles attentatoires à la liberté et à l’indépendance de peuples africains.

- La compagnie aérienne multinationale Air Afrique qui n’a jamais en réalité cessé d’être une simple succursale d’Air France. Aujourd’hui, le masque est tombé. Les choses sont plus claires. L’espace aérien africain est en passe de devenir une chasse gardée d’Air France.

Les exemples n’en finissent donc pas. On pourrait les multiplier à l’infini. Même sur le plan linguistique et culturel, avec la francophonie qui condamne les langues africaines à l’agonie, alors que la France crie à l’exception culturelle face à la domination de l ’anglais.

Malgré tout, le vent de démocratisation qui avait commencé à souffler sur le continent avait fini par soulever d’immenses espoirs. Cependant, le système démocratique parut longtemps aux yeux de bon nombre de dirigeants africains, comme une menace grave pour la stabilité du pays et son développement, comme quelque chose de fondamentalement étranger à notre culture, à notre mentalité, à nos traditions. Bref, la démocratie fut perçue comme un danger mortel, en raison, disaient-ils, du risque de fragmentation ethnique et d’émiettement linguistique de nos différentes nations.

D’où des politiques étatiques musclées, unilatéralement dirigistes, ne s’accommodant ni de l’esprit de dialogue, ni de celui de la tolérance, encore moins de celui de la liberté. De ce fait, surgirent un peu partout en Afrique, des dictatures plus ou moins sanguinaires avec comme conséquence supplémentaire à la misère économique et sociale, la misère politique. Il convient de noter en passant que bon nombre de ces dictatures furent longtemps soutenues par les gouvernements occidentaux pourtant si friands de déclarations sur la liberté, la démocratie et les droits de l’homme.

La conférence de La Baule et le processus de démocratisation en Afrique

Bon nombre d’analystes font débuter le processus de démocratisation de l’Afrique de la Conférence de La Baule. Cette théorie présente au moins deux inconvénients majeurs :

- Le premier consiste à penser que l’Afrique est une sorte de continent vierge, de « tabula rasa » où le vent de la démocratie n’avait jamais soufflé. Ainsi tout au long de leur longue histoire, les sociétés africaines ont juré avec la démocratie. Elles furent considérées comme appartenant à la période barbare de l’histoire de l’humanité dont elles furent brutalement tirées par le coup de tonnerre de La Baule.

- Le deuxième inconvénient majeur passe sous silence les luttes de résistance acharnée des populations africaines contre la dictature et les immenses sacrifices consentis pour l’avènement de la démocratie. Ce sont justement les luttes des Africains qui ont amené les dirigeants occidentaux, et sous la pression de leur propre opinion publique, à prendre leurs distances voire à dénoncer dans certains cas, les graves atteintes aux libertés publiques commises pendant des décennies par des régimes qu’ils avaient auparavant, toujours soutenus.

Ce sont ces luttes qui ont créé une situation nouvelle, contribuant fortement ainsi à amener les dirigeants occidentaux à obliger leurs différents protégés soit à lâcher du lest, soit à être balayés par les révoltes populaires grandissantes comme ce fut le cas au Mali en Mars 1991.

Le cas malien fit école. Face à l’entêtement d’une dictature d’un autre âge, les luttes populaires ont fini, à la surprise générale, par avoir raison d’un régime sanguinaire et sans partage après plusieurs mois d’émeute. Mais si cela constituait un exemple pour les peuples africains opprimés, cela dérangeait énormément les schémas mis en place.

L’exemple malien donnait trop de liberté, accordait trop d’initiatives aux populations dans les conquêtes démocratiques. D’où sa nécessaire récupération et banalisation. Ce qui se passe depuis lors au Mali et ailleurs en Afrique en est une large illustration malgré toute la propagande et l’image bienveillante du Mali, véhiculée çà et là par la presse occidentale.

Au-delà de tous ces problèmes, une des questions essentielles, quant à la démocratie africaine, reste celle du modèle. Elle conditionne bien d’analyses aussi bien au sujet des fondements que de la conduite du processus, des contradictions voire des impasses actuelles auxquelles sont confrontés l’immense soif démocratique des populations africaines et leur désespoir face aux dures réalités quotidiennes.

De la démocratie africaine : démocratie de la misère ou misère de la démocratie ?

Les Africains avaient espéré que l’avènement de l’ère démocratique allait leur permettre enfin de mettre un terme à leur misère infinie, à leur oppression indescriptible et de participer à la construction de leur propre avenir. Mais très rapidement, les illusions s’envolèrent. Ils se rendirent compte que leur pari était une duperie. Dans la plupart des cas, la question de la démocratisation fut traitée comme une simple question d’apparat, un simple problème juridico-électoral.

Si, dans certains pays comme le Mali où les luttes populaires ont conduit à un renversement violent de l’ordre établi ou comme au Bénin où l’on assista à un changement pacifique de régime par la voie des urnes (même si cela a conduit par la suite à un retour au pouvoir de l’ancien dictateur par la même voie des urnes), malheureusement, bien nombreux sont les cas où les anciennes dictatures à parti unique se sont rapidement données un vernis démocratique sous la pression des évènements et de leurs tuteurs occidentaux.

Ainsi au Togo, en Côte d’Ivoire, au Burkina Faso, au Gabon et ailleurs, de nouvelles constitutions taillées sur mesure décrétèrent à la sauvette le multipartisme intégral et de nouveaux codes électoraux tout aussi taillés sur mesure, assurèrent à l’avance les victoires proclamées çà et là à la suite d’élections très contestables voire simplement truquées.

Des partis d’opposition dociles furent créés pour donner le change lors d’élections douteuses auxquelles refusèrent de participer les oppositions plus crédibles. Parfois ces partis dociles étaient si peu représentatifs qu’il a fallu les faire participer aux élections sur les listes du parti présidentiel, comme ce fut le cas au Mali en 1997. Pourtant on continua à les qualifier de partis d’opposition.

Des juges très peu indépendants furent installés dans les juridictions suprêmes pour avaliser les résultats électoraux.

Des électeurs apeurés voire terrorisés ou sans véritable choix furent achetés avec les fonds publics détournés et l’argent de la corruption. La fraude et l’achat des consciences furent institutionnalisés et devinrent une technique électorale voire simplement de maintien au pouvoir.

Pour bon nombre de régimes actuels africains, la démocratie se résume au multipartisme et aux élections. Dans un tel contexte, créer un parti devint rapidement un leitmotiv, car c’était le chemin le plus court pour être associé au partage du gâteau qu’assure le pouvoir. D’où la floraison d’une multitude de partis. Il en existe à présent au Mali, plus de 80.

Dans la plupart des cas, ces partis fonctionnent en fait selon le modèle du parti unique d’avant, puisant largement dans la culture politique léguée par les régimes dictatoriaux précédents. En leur sein, aucune vision stratégique, aucun débat d’idées, aucun programme de gouvernement digne de ce nom. Les partis deviennent alors des caisses de résonance d’ambitions personnelles ou de coalitions d’intérêts privés plus ou moins sordides. Le multipartisme a donné naissance à une multitude de partis uniques.

La multiplication des institutions budgétivores dites démocratiques répondait beaucoup plus au soucis de « caser » des complices auxquels on accordait volontiers des privilèges exorbitants au regard des possibilités actuelles du pays qu’à une volonté réelle de créer un équilibre dans l’exercice du pouvoir. En témoignent douloureusement la gestion unilatérale du pouvoir par l’institution présidentielle au Mali une décennie durant, le confinement de l’assemblée nationale dans son rôle de chambre d’enregistrement de la volonté gouvernementale, la corruption des élites politiques et leur collusion avec les milieux d’affaires, l’impunité assurée par un pouvoir judiciaire de plus en plus instrumentalisé.

Aucun changement notable dans la conduite des affaires publiques, sinon l’enrichissement vertigineux des élites au pouvoir face à l’appauvrissement continu des populations.

Le verbiage creux tint lieu d’expression démocratique. On se contentera d’un ravalement de façade. Les campagnes électorales donnent lieu à un étalage de moyens financiers et matériels constituant une insulte pour nos populations misérabilisées, comme lors des éléctions de 2002 au Mali. Dans les pays qui paient l’ardoise de nos fantaisies électorales, les candidats ne font pas étalage de tant d’impudeur et de mépris. Au bout du compte, des sommes faramineuses sont englouties dans des opérations électorales, pour satisfaire les besoins de parade démocratique d’une minorité alors que les priorités sont ailleurs.

L’absence d’identité idéologique devint une caractéristique générale. Les notions de gauche et de droite n’ont plus aucune signification véritable, même si certains partis africains se sont empressés de s’affilier çà et là à l’internationale socialiste ou à l’Internationale libérale.

Face au bipartisme occidental de fait ( Démocrates et Républicains aux USA, Travaillistes et Conservateurs en Grande Bretagne, Parti Socialiste et autres de la Majorité plurielle dans le temps et R.P.R, aujourd’hui UMP et diverse Droite en France), se constitua un « monopartisme pluriel » en Afrique (Parti présidentiel + Partis de la mouvance présidentielle), donnant ainsi un contenu concret à la théorie du fascisme libéral du sous-commandant Marcos du Chiapas au Mexique.

Malgré quelques avancées qui ne résistèrent pas longtemps, la carte démocratique fut jouée essentiellement pour continuer à conserver le pouvoir. Or accepter de perdre le pouvoir constitue le socle même de la démocratie. La démocratie ne saurait se résumer à un multipartisme de façade ni à des trucages électoraux.

Mais l’échec actuel de l’expression démocratique en Afrique ne saurait être ramené à la seule question de l’Etat, même s’il est largement dû à la cupidité, à l’incompétence et à la médiocrité de ceux qui ont la prétention de le gérer.

Il nous oblige à poser la question des modèles. Il nous oblige, nous Africains, à réfléchir à notre situation actuelle et surtout à récuser tous les modèles. Il nous impose une nécessaire indépendance théorique susceptible de nous permettre d’inventer notre propre voie, bien sûr en tenant compte de l’expérience positive de toute l’humanité, dans la solidarité internationale des peuples, dans le respect des valeurs culturelles positives de chaque peuple et surtout en sollicitant largement son propre génie créateur.

De même le modèle de décentralisation en cours actuellement dans certains pays, comme le Mali, doit être revu et corrigé à la lumière des réalités africaines. Dans bien de cas, la décentralisation paraît comme un gadget conçu, importé, financé et appliqué sans tenir compte de l’histoire, de la culture, de la mentalité de nos populations. Elle semble faire partie elle-aussi de la vitrine démocratique. Elle risque, si l’on n’y prend garde, de provoquer le réveil brutal des féodalités locales qui ne manqueront point de confisquer les votes locaux. La dictature des partis politiques fera le reste. Malgré toutes ces faiblesses, elle peut, si elle était repensée, renouveler incontestablement l’expérience démocratique récente dans nos pays.

Par ailleurs, l’exemple sénégalais qui semble mettre fin à la stratégie aveugle des boycotts qui a été jusqu’ici celle des partis africains d’opposition, nous interpelle vigoureusement. Il remet au goût du jour la question de l’alternance en Afrique dans la perspective désormais du possible.

Mais il soulève en même temps les dangers de l’électoralisme où des coalitions hétéroclites voire de contre-nature, risquent de se constituer dans le seul but de s’emparer du pouvoir, comme on le voit lors des élections en cours au Mali. Or, sans résoudre durablement la question essentielle du « que faire du pouvoir ? », les lendemains risquent fortement d’être douloureux.

Nous sommes aujourd’hui condamnés en Afrique à réfléchir à toutes ces questions et à bien d’autres encore, condamnés à inventer notre propre voie.

Inventer l’avenir, voilà le prix à payer pour la véritable démocratisation de l’Afrique !

La démocratie partisane, celle des partis politiques, semble s’essoufler un peu partout dans le monde, tandis que semble encore balbutier la démocratie directe, celle à la base où les peuples font de plus en plus irruption sur la scène de l’histoire, se construisant par eux-mêmes et pour eux-mêmes un espace d’expression véritablement pluriel leur permettant réellement d’assumer leur propre destin.

L’occident, lui-même, est aujourd’hui également en panne de démocratie. En témoignent un peu partout la corruption rampante de la classe politique, l’absence d’idéal et de leaders capables de galvaniser les peuples, le désintérêt de plus en plus prononcé des populations face aux joutes électorales et aux promesses d’ailleurs jamais tenues.

L’ordre « démocratique » mondial est de plus en plus contesté un peu partout dans le monde, surtout en occident lui-même.

En réalité, aujourd’hui seule la créativité véritablement démocratique des peuples est à même de renouveler positivement et de manière durable l’expérience démocratique à l’échelle du monde. Elle ne doit plus être laissée aux seules élites politiques, surtout occidentales. Bien au contraire, les peuples doivent s’emparer de la chose politique !

Réinventer la démocratie ou périr, tel semble être aujourd’hui, notre destin démocratique à tous.

© penserpouragir.org, 2003


Forum lié à l'article

> Démocratie de la misère ou misère de la démocratie : les exemples africains

20 janvier 2005, odcavgw@yahoo.fr

toutes nos félicitations le texte est trés bien pensé , les idées clairement muries et le message explicite pour être compris par tous ; espérons seulement que les décideurs auront la fortune de le lire et de prendre acte pour un lendemain meilleurs pour tous les Africains qui souffrent d’une incurie de démocratie et qui aspirent à un mieux être des populations.

Merci à vous .

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