Carrefour : Professeur, pouvez-vous nous parler un peu de vous et de votre institution ?
Professeur B F T : Je suis directeur de recherches au forum du Tiers-Monde. Et le Forum du Tiers-monde a été créé au départ comme une association internationale d’intellectuels engagés, et fondamentalement, des intellectuels du sud. C’est en 1973, donc au moment où de grands débats sur le Nouvel Ordre Economique International avaient lieu. Nous voulions un peu aider nos frères à voir clair dans les enjeux des débats à l’époque. Dans un premier temps qui a duré à peu près 20 ans, nous avons fait surtout le travail de réflexion dans deux sens : Le premier, c’est d’essayer de présenter le monde vu du sud c’est-à-dire vu des différents continents du sud :
Afrique- Amérique latine -Asie, en refusant que les pays développés s’attribuent le monopole de présenter les choses, le monde ;
Le deuxième c’était de continuer à animer, à réfléchir sur les problèmes de développement, en prenant, évidemment, de manière globale mais aussi de manière spécifique les différents continents pour détecter les niveaux de blocage et proposer éventuellement des solutions.
Comment est-ce, par exemple, que le goulot d’étranglement pourrait être levé ? Et nous avons toujours pour objectif de proposer des solutions qui tiennent en compte les intérêts des couches populaires. Cela nous en avons fait une règle depuis l’époque et elle reste encore.
Néanmoins, disons, cinq, six ans ou un peu plus, nous avons pensé qu’il ne suffisait pas seulement de continuer à réfléchir ainsi, à publier des livres et des articles ou à organiser des colloques ou encore à mettre sur pied des réseaux, et de surcroît, des réseaux de recherches ; mais aussi qu’il nous faut maintenant essayer d’entrer en contact avec les mouvements sociaux. Bien sûr, il s’agit des mouvements sociaux les plus engagés dans le sens de la contestation globale ou en tout cas général du néo-libéralisme et de toutes les idéologies qui sont un peu obscurantistes.
Ce qui fait que, jusqu’à maintenant, notre préférence va aux mouvements qui sont des mouvements associatifs c’est-à-dire que les intéressés essaient de former des associations autonomes soit pour faire des contributions soit pour faire la contestation. Dans ce sens là, ça veut dire qu’on a privilégié les relations avec, ce qu’on appelle « les mouvements de type classique » : les mouvements paysans, les mouvements d’étudiants, les syndicats des travailleurs, les partis politiques de gauche...etc.
En même temps nous avons eu des relations privilégiées avec ce qu’on a appelé « les mouvements de seconde génération » c’est-à-dire les mouvements féministes et les mouvements psychologiques c’est-à-dire des mouvements qui ont une vision nationale, sous- régionale ou mondiale ; et par contraste avec, par exemple, les ONG, toutes les ONG de développement qui, pour nous, font parfois du travail très intéressant ; mais qui, sauf quelques exceptions, ne contestent pas de manière très très systématique l’ordre néo-libéral. Et même quand elles le font, ça ne renvoie à des mouvements réels mais à des organisations qui se considèrent essentiellement comme des intermédiaires entre les pouvoirs et ceux dont elles défendent les intérêts. Aussi, c’est cette nouvelle approche qui explique aujourd’hui notre présence au forum social mondial à Porto Allegree ainsi qu’à d’autres forums dans des pays d’Europe.
Carrefour : Et le forum social africain, professeur ?
Professeur B F T : Il y a eu, disons, des initiatives pour avoir un forum social africain ; mais jusqu’à maintenant c’est vraiment dans les balbutiements.
Carrefour : Un mot du forum de Siby, professeur…
Professeur BFT : Un forum comme celui auquel nous venons de participer nous intéresse. Mais, je dois dire que nos n’avons pas été associés de manière très significative à la préparation de ce forum. Nous avons été invités relativement tard. Moi, j’ai eu une invitation, il y a à peine quelques jours. Donc, je ne peux pas dire que j’étais tout à fait préparé pour comprendre un peu les orientations de ce forum. Mais, j’ai répondu immédiatement oui compte tenu du lieu, le milieu rural. J’ai trouvé formidable, d’une façon ou d’une autre, la décision de tenir ce forum pas seulement dans une capitale, même pas dans une capitale régionale, mais vraiment dans un village !
Alors sur place, disons au cours du séminaire, les deux choses que j’ai trouvées peut-être les plus positives c’est vraiment, d’une part, l’implication des villageois et surtout des villageoises dont le nombre s’avérait substantiel ; je me demande même si elles n’étaient pas majoritaires.
Et, d’autre part, c’est la traduction, l’interprétation systématique en langue nationale des interventions. J’ai trouvé cette traduction d’autant plus intéressante qu’elle ne se réduisait pas à un résumé très succinct de ce que les orateurs disent mais visait vraiment faire comprendre le fond des problèmes. Donc j’ai trouvé cette traduction comme un effort absolument redoutable.
Cela dit, s’il y a d’autres éditions, il faudrait maintenant aller un plus loin et donner la possibilité aux gens du village vraiment de débattre, de participer en s’exprimant ; et d’abord en s’exprimant peut-être entre eux en adoptant la forme qui leur convient le mieux mais aussi qui associe vraiment à égalité, par exemple, de débattre jusqu’à trouver, leurs propositions, leurs recommandations.
Maintenant au niveau du contenu des discussions, certes, il y a eu, comme d’habitude, des analyses fort intéressantes ; mais aussi, et c’est normal, de la critique du système dans laquelle on est plus fort que dans les propositions alternatives. C’est excessivement difficile de savoir ce qu’on va faire, ce qu’on peut faire dans ces genres de situation.
Carrefour : A propos de propositions alternatives…
Professeur BFT : Moi, j’ai émis l’hypothèse que comme le capitalisme est encore là pendant un certain et que les possibilités de faire du socialisme dans un pays africain sont quand même très faibles, il faut alors envisager des modèles de développement qui s’appuient sur au moins deux éléments importants.
Le premier élément c’est l’aspect social c’est-à-dire si on pense à un modèle, qu’importe qu’il soit une variante du capitalisme, nous nous considérons qu’on ne peut pas accepter un système qui, sous prétexte de la compétitivité, entraîne la surexploitation ou l’appauvrissement ou encore l’aliénation des couches populaires. Donc, dès le départ, même si c’est un système capitaliste, il faut une répartition à la fois des revenus, des modalités et des possibilités d’accéder à des services comme l’éducation, la santé… vraiment développés. C’est-à-dire que l’idée d’égalité, en tout cas d’équité, soit absolument observée. Et de ce point de vue, que nous nous débarrassions de l’idée selon laquelle parce que nous sommes soi-disant des pays sous-développés nous ne pourrions pas organiser, par exemple, un système de sécurité sociale inclusive. Je veux dire un système de sécurité sociale, un système de retraite qui soit généralisé à l’échelle de la société tel qu’on considère que tous les citoyens doivent avoir la possibilité de se soigner quand ils sont malades et de passer une vieillesse acceptable. Et cela on doit le penser indépendamment du niveau de vie dans le pays parce que n’importe quel pays, même avec un niveau de revenu bas, peut y arriver si vraiment il a la volonté d’y arriver. Donc cet élément, cet aspect social fondé sur une répartition de revenus et de services équitable est un pilier essentiel pour nous.
Le deuxième élément constitue l’aspect national, donc le problème de l’autonomie à l’intérieur du système global. Sans cette autonomie au niveau national en effet il n’est pas possible de procurer l’ensemble de ces services fondés sur l’égalité parce que la machine néo-libérale est une machine qui fonctionne pour augmenter les inégalités, créer l’insécurité ou même la pauvreté en considérant ces éléments d’insécurité et de pauvreté comme des conditions de dynamisation du système. C’est dire que nous nous rejetons un tel système. Donc il nous faut vraiment un système qui est autonome ; mais pas autarcique, bien sûr ; dans la mesure où il faut continuer, au plan commercial, à exporter et à importer ; et même, dans le domaine des capitaux, nous devons pouvoir continuer à accéder aux capitaux internationaux ; mais régulés tout en étant conscient qu’au moindre faux pas ce que nous construisons à l’intérieur peut être totalement brisé si nous perdons le contrôle des relations extérieures. Ce n’est pas quelque chose de très très facile à réaliser ; mais il sera d’autant plus facile à réaliser qu’on aura cette cohésion interne basée sur le concept de l’égalité. Et même si l’on n’atteint pas l’égalité, il faudrait que les gens relativement défavorisés sachent que ceux qui sont relativement privilégiés ne veulent pas garder ces privilèges pour eux seuls, qu’ils sont dans des bonnes dispositions à les partager. Pour ce faire l’autonomie demeure absolument indispensable à mettre en œuvre.
Carrefour : Professeur, comment parvenir à l’autonomie ? Le système global n’est-il pas trop puissant ?
Professeur B F T : Evidemment, la dimension de la sous-régionalisation est importante. Mais, là aussi, il ne faut pas penser que l’unité sous-régionale ou africaine est une condition sine qua non pour la mise en œuvre d’un projet de ce genre. S’il existe des pays africains qui sont proches géographiquement, voisins et qui disposent d’une certaine même orientation, bien sûr, cela soulage. S’il y a d’autres pays au monde qui sont important et font ainsi, tant mieux. Mais, même si un pays s’engage tout seul, il peut réussir. Il ira peut-être moins vite. Alors, nous estimons quand même que l’une des conditions s’avère une certaine politisation et le retour de débats, en termes de grands choix de modèles de société et pas simplement de grands souhaits comme la lutte contre la corruption.
Carrefour : La lutte contre la corruption a son importance non, professeur ?
Professeur B F T : Oui, c’est vrai : la lutte contre la corruption vaut son pesant d’or. Mais il faut savoir que la corruption est en fait partie intégrante du système capitaliste.
Carrefour : Certainement, professeur ; mais la situation est peut-être plus grave chez nous…
Professeur B T F : Vous avez raison. Dans des pays comme les USA la corruption existe ; mais elle ne déséquilibre pas le système. Chez nous excessivement déséquilibrant, surtout quand il s’agit de la corruption venant de l’extérieur parce qu’ils ont tendance vraiment à installer au cœur de l’Etat des pratiques qui peuvent porter des préjudices parfois irréparables.
Carrefour : Professeur, le forum des peuples se veut un cadre de plaidoyer pour l’annulation de la dette. Quel traitement faites-vous de la dette ?
Professeur B F T : Sur le problème de la dette, je crois qu’il faut essayer de le circonscrire de manière très précise en voyant ce que les ONG peuvent faire ou ce qu’elles ne peuvent pas faire. Ce que les ONG peuvent faire c’est d’abord chercher à savoir dans nos pays comment le processus de l’endettement s’est enclenché c’est-à-dire chercher à comprendre comment en sommes-nous arrivés là. Et dans ce cadre essayer de distinguer vraiment des catégories de la dette. Nous ne pouvons pas en effet dire que nous n’allons encore rien rembourser en ce sens qu’il y a des dettes qui ont été contractées pour réaliser des choses tangibles. Et ces choses là nous pouvons les voir. La dette a permis effectivement de faire certaines choses. Qu’est-ce qu’on a effectivement avec ça ?
Par contre il y a des dettes qui sont totalement illégitimes c’est-à-dire des dettes qui ont été cadeaux octroyés à des dirigeants qui n’avaient aucune intention de réaliser un projet quelconque important ; et les prêteurs le savaient. Donc, le pays a été endetté à travers une sorte de complicité pour effectivement endetter la nation, le pays. Mais cette catégorie nous devons pouvoir la cerner. Et nous refuser catégoriquement de la payer.
II y a aussi une troisième catégorie que nous avons distinguée. Cette catégorie de dette a été odieuse en ce sens qu’elle ne renvoie ni à aucun fondement économique ni à aucun fondement moral. C’est la dette qui a servi à financer la pérennité de l’apartheid. Dans ce cas là, le peuple sud Africain a le droit de refuser de la payer.
Naturellement, même en soutenant cela nous savons très bien que nous ne l’obtiendrons pas. Mais, ça permet au niveau de la société civile de savoir qu’elle peut se positionner par rapport aux dettes futures ; parce que même en cas d’annulation, il y aura toujours des dettes. Des nouvelles dettes ne se contractent-elles pas encore ? La dette ne s’accumule-t-elle pas ? Assurément oui. Alors quelle est notre position par rapport à ce processus d’endettement actuel ? C’est cette position qu’il nous faut dégager. Autrement dit, nous devons être à même de déterminer les critères avec lesquels nous pouvons être en accord pour qu’il y ait un seuil vraiment infranchissable de dette comme c’est le cas dans tous les pays, y compris les pays développés. Prenez aujourd’hui un pays comme la France, elle ne peut pas dépasser un certain seuil d’endettement, il y a un seuil qui ne lui pas permis. Est-il normal que les Etats en soient permanence dans un processus d’endettement dont nous ne savons rien ? Je crois franchement que non. Si les pays développés se taisent sur l’argent que les dirigeants africains ont déposé chez eux et dont ils détiennent tous les dossiers jusque dans leurs moindres détails, les sociétés civiles africaines ne peuvent pas se taire car c’est de l’avenir de leurs enfants qu’il s’agit. Que cela soit clair !
Carrefour : Et la question du financement du développement de l’Afrique, professeur Tchigoua ?
Professeur B F T : Le problème du financement du développement est devenu un problème sur lequel, je crois, la pensée des africains est relativement déformée. Dès qu’on parle de développement en effet on pense immédiatement au financement extérieur ! Les gens ne se rendent même pas compte que la part du financement extérieur dans ce qui est réalisé en Afrique comme investissement est tout à fait marginale, quantitativement parlant. Bien sûr, du point de vue qualitatif, cette part peut avoir un rôle extrêmement important. Mais pour l’essentiel, et jusqu’à maintenant, l’investissement dans les pays africains est réalisé par les financements africains. Et ceci est vaut tout son pesant d’or.
En nous reportant comme ça par la pensée au Mali, disons, aux XIIIème, XIVème et XVème siècles, nous verrons que des réalisations se faisaient. Alors, comment s’opérait le financement à cette époque-là ? Pour sûr, il n’y avait pas de financement extérieur. Le financement venait de l’intérieur. Et à l’époque certainement on parlait très peu du problème de financement en tant que tel parce que les gens savaient que le plus important c’était le travail, l’organisation du travail. Dans des sociétés à prédominance agricole, par exemple, comme ça été le cas dans le monde entier il y a à peu près deux siècles, la plus grande partie de l’investissement c’est celle qui va dans la préparation de la terre, dans la préparation des conditions de la production. Et lorsqu’on passe un certain temps, par exemple, à défricher une forêt ou bien à préparer des canaux d’irrigation c’est de l’investissement. Mais, cet investissement là est un investissement qui ne fait pas intervenir la monnaie. Ce sont des gens qui s’organisent en disant : si nous produisons cette année une quantité de mil, il nous faut laisser une partie de côté afin de l’utiliser au moment où nous aurons à travailler sans que les champs de mil produisent. Autrement dit, il faut épargner une partie de la production pour pouvoir continuer à travailler, et donc à faire un certain nombre d’investissements.
Je crois donc qu’il faut penser au problème de l’investissement. D’ailleurs, pour ceux qui sont de ma génération, chacun a vu ce qui s’est passé au moment des indépendances. On est parti de l’idée qu’il n’y avait pas beaucoup d’argent et qu’il fallait mobiliser le travail. En ce moment-là, on a pu voir des dispensaires, des écoles, des routes…, surgir du sol. Pourquoi ? Simplement parce que les Africains se sont organisés pour investir c’est-à-dire pour travailler, pour préparer le futur.
C’est progressivement que nos mentalités ont changé. Il y a eu des facteurs extérieurs parce qu’il y a des moments de bombardements de tous les côtés pour nous persuader que sans l’extérieur nous ne sommes rien. Et, en même temps sachant que l’extérieur ne donne rien c’est-à-dire nous devons rester dans une situation d’attente. C’est justement cette position de situation d’attente dans laquelle nous sommes. C’est-à-dire que lorsqu’on parle de financement nous croyons, à tort, qu’il y a quelque part, à l’extérieur, des investissements qui peuvent nous permettre de nous développer. S’il en était ainsi c’est-à-dire s’il y avait une réelle volonté de financement extérieur, ça ne se passerait pas de cette façon.
Cette volonté se jouerait fondamentalement sur les prix et non pas sur les flux. Cette volonté se jouerait d’abord sur les prix. Ainsi, nos produits d’exportation, si nous les exportons, seraient rémunérés à des prix tels que nous ne devenions pas des mendiants. Or qu’est-ce qui se passe au niveau des prix ? On vous dira : la détérioration des termes de l’échange. Oui, lorsque nous exportons le coton, le café, le cacao…, tous les ans les prix baissent. Mais, quand même ! La baisse de ces prix-là c’est une baisse organisée. C’est une baisse dans laquelle des Institutions comme la Banque Mondiale jouent des rôles essentiels parce que l’une des fonctions de la Banque Mondiale c’est d’organiser la surproduction. C’est de dire aux Camerounais vous devez faire le café ; c’est d’aller raconter aux Vietnamiens vous devez produire le café, nous ne financerons que le café ; c’est d’aller de déclarer aux Colombiens nous financerons la production de votre café…etc. En un mot la Banque Mondiale finance la surproduction. Et c’est cette surproduction qui explique la baisse continue des prix et non autre chose. Cela c’est quelque chose d’organisé.
Ensuite sur les prix des produits vivriers, des produits qui sont vendus sur nos marchés, sur les marchés internes, il faudrait avoir un système de prix incitatif pour les producteurs afin qu’ils puissent trouver quand ils produisent un marché interne pour l’écoulement de leurs produits, et fondamentalement, des produits de base de types mil, riz, arachide qui permettent à chaque pays d’assurer une certaine une grande autonomie dans son alimentation. Or, dans ce domaine que constatons-nous ? Nous constatons que les pays du G8, de manière systématique, ont organisé la surproduction chez eux de telle sorte qu’ils disposent continuellement de surplus à écouler sur nos marchés. Par conséquent, à l’intérieur, les paysans- qui pourraient produire pour avoir des revenus décents, des logements décents, pour assurer une parfaite santé à leurs enfants, pour pouvoir les envoyer à l’école- se retrouvent évidemment avec des produits sans débouchés internes. Pourquoi ? Simplement parce que l’Europe a un surplus de lait qu’elle doit écouler de même que l’Amérique dispose de son surplus de blé à écouler. Bien sûr, ils vont venir prendre des photos et ils diront : voilà des enfants. Ils sont miséreux là-bas ! Vous voyez comment ils sont pauvres là-bas, ces enfants ! Conséquence : Envoyons-leur du blé pour les nourrir ! Ainsi, comme la base de la production dans le pays ne se développe pas et il est inutile de penser que le problème pourra être résolu.
Il se trouve que dans la phase actuelle qu’on appelle la mondialisation néo-libérale, disons pendant les trois premières décennies après la seconde guerre mondiale, les économies capitalistes développées ont connu des taux de croissance très élevés. Et à l’époque, jusqu’aux années 1970, le pays qui était leader- non seulement grâce à sa puissance militaire mais aussi en raison de son économie très compétitive- restait les USA. Or que s’est-il passé après 1970 ? Les USA se sont rendus compte qu’ils étaient rattrapés sur le plan technologique par des pays comme l’Allemagne ou le Japon. Et dans les années 80, quand Reagan était au pouvoir aux USA, on avait l’impression, à des moments donnés, que des guerres éclateraient entre les USA et le Japon. Reagan a en effet dit aux Japonais : « Nous ne vous permettons pas d’inonder le marché américain avec vos produits. Vous devez décider vous-mêmes de limiter les exportations vers les USA. Pourquoi ? Simplement parce que les USA se trouvaient dans des situations. Alors, comment ont-ils réagi les USA et comment cette réaction a provoqué la situation dans laquelle nous nous trouvons aujourd’hui ? Les USA ont pris un certain nombre de décisions unilatérales concernant, par exemple, les problèmes des arrangements monétaires qui avaient eu lieu après la seconde guerre mondiale. Et ils ont imposé ce qu’on appelle aujourd’hui le néolibéralisme.
En deux mots, pour comprendre le néo-libéralisme, il faut savoir que dans le capitalisme il existe au moins deux versions : une version que nous pouvons appeler « civilisée » et une version sauvage. La version « civilisée » c’est le type de version qui a existé en Europe Occidentale et qui accordait un certain nombre d’avantages sociaux aux populations. C’est-à-dire il y a eu, par exemple, un système de sécurité sociale qui a été suffisamment développé en Europe avant l’introduction du néolibéralisme. Et ce sont ces avantages qui sont entrain d’être grignotés ; et c’est pour leur conservation les Européens se battent aujourd’hui. Aux USA, il n’y a jamais eu de véritable version « civilisée » du capitalisme. C’est-à-dire qu’ ils ont toujours considéré que le libéralisme avait souffert une certaine période après la seconde guerre mondiale ; mais qu’il fallait revenir au néo-libéralisme, un système dans lequel seuls ceux qui sont dans les meilleurs rapports de force prennent les décisions tant au niveau national qu’au niveau du système international. C’est pour cela d’ailleurs que l’idée de bilatéralisme vole en éclats dans al mesure où les Américains veulent prendre des décisions seulement quand ils le désirent et lorsque ça les arrange. Et ils ne sont ni libéraux ni pas libéraux. Il ne faut pas se tromper. Ils prennent les décisions suivant les problèmes. Tantôt ils vont se montrer, ce que les économistes appellent très « Keynésiens » tantôt très ultra-libéraux selon les problèmes. Mais ça dépend des problèmes. En fait tous les trucs sur le néo-libéralisme c’est pour notre consommation.
Toujours sur la question de financement, les USA sont jusqu’aujourd’hui dans une situation de très grave déficit de leur balance extérieure. Résultat : l’épargne mondiale qui est drainé vers les USA. En d’autres termes, le système néo-libéral, tel qu’il est mis en place, fait que même l’épargne des pays sous-développés fout le camp parce qu’on a dit : il faut libéraliser, il faut la libre circulation des capitaux. Or que veut dire la libre circulation des capitaux ? Cela signifie que les gens vont aller mettre leur argent non seulement là où ça apporte le mieux, s’ils épargnent à titre individuel ; mais aussi là où l’argent se trouve en très grande sécurité. Et où est-ce que l’argent est en très grande sécurité sinon dans ces pays-là ?
En définitive, si nous voulons poser sérieusement le problème du financement, il nous faut partir de l’idée que :
Premièrement, aujourd’hui la plus grande partie du financement que nous avons dans nos pays ne vient pas de l’extérieur. Elle vient du travail qui est accompli dans le pays et jusqu’aujourd’hui malgré la dépendance financière.
Deuxièmement, toutes les promesses du financement extérieur sont des promesses qui entrent dans la gestion du sous-développement. C’est-à-dire que ce sont des termes qui permettent au système de passer des alliances avec les groupes dirigeants par-ci, par-là. Suivant des moments, ils vont donner un peu plus d’argent à tel ou tel groupe dirigeant et suivant le niveau du service qu’il peut rendre au système à un moment déterminé ; mais probablement pas pour le développement.
Alors, si nous voulons faire des choses qui ont un sens pour le développement, il n’y a pas de solutions miracles, à mon avis. Mais, on peut quand même dire des choses sur les directions.
La première c’est la qualité de l’organisation interne d’un pays. C’est le degré de confiance que les populations, les peuples d’un pays peuvent avoir dans leurs classes dirigeantes, prises dans leur sens très général ; et non pas seulement au niveau des gens qui sont au Gouvernement parce qu’il y a des cas où vous changez de Gouvernement, des cas où vous pouvez même procéder à l’alternance. Là, les choses ne changent pas fondamentalement, sauf peut-être au niveau des libertés individuelles ; oui, être libre dans un pays c’est quelque chose de très important. Mais, le problème c’est d’avoir une organisation interne qui soit vraiment une organisation où les gens se sentent en confiance et sachent qu’ils doivent faire attention.
La seconde, c’est le problème de concevoir les relations avec l’extérieur en se disant qu’on n’obtiendra pas grand-chose par la simple mendicité. Ce n’est pas simplement par la politesse, ce n’est pas non plus en disant que nous sommes vos amis ou que nous sommes tous des êtres humains. C’est en mettant d’abord en évidence ce qu’on apporte dans l’échange ; et souvent nous ne faisons pas cela du tout. Nous nous comportons comme si les autres n’avaient rien à prendre chez nous. Prenons l’exemple sur l’Europe. Mais c’est évident ! Des pays d’Europe de type français n’ont pas grand-chose si les Africains ne sont pas là, sans les ressources dont regorge l’Afrique et que nous sommes en train de brader.
Il est donc extrêmement important que nous de prenions conscience que nous avons des choses à échanger et que nous pouvons progressivement parvenir à un pied d’égalité. Et, dans cette dimension externe, évidemment, l’union entre les pays africains demeure essentielle. Il nous faut arriver au point où pour les grandes décisions nous avons des positions qui sont la résultante de débats réels entre les pays afin de pouvoir dire voilà nos interlocuteurs ; messieurs les OMC, messieurs les NEPAD ou messieurs les Jubilée…, nous avons un interlocuteur. Si vous voulez nous parler, passez par lui. Autrement dit, il nous faut nous mettre dans la peau qui est aujourd’hui celle, par exemple, de l’Union européenne. Dans les négociations internationales c’est l’Union européenne qui parle contrairement au cadre des ACP. Les ACP n’ont jamais, jamais, jamais constitué une unité à l’égard de l’Union européenne. En fait, elle négocie pratiquement avec chaque pays membre de la convention de Lomé. Et les Etats africains sont réticents à l’idée qu’il faudrait qu’ils s’entendent entre eux pour constituer un bloc vis-à-vis de l’Europe. Chacun veut aller tout seul faire sa petite négociation, dire qu’il est le chef de l’Etat d’un pays même si la population de ce pays ne compte même pas un million d’habitants. Le plus important c’est que lui il est chef d’Etat.
Carrefour : Professeur, vous n’avez pas beaucoup parlé de démocratie. Qu’en pensez-vous ?
Professeur B F T : Je pense qu’une démocratie réelle c’est-à-dire une démocratie qui a une signification pour les couches populaires ne peut pas durer sérieusement si elle n’est pas accompagnée par justement des modifications ou changements positifs dans la situation des couches populaires. Donc la démocratie, oui, il faut lutter pour ; mais sans considérer qu’il suffit d’avoir des élections régulières transparentes, je ne parle pas vraiment des cas de fraude. On peut bénéficier des élections tout à fait régulières, tout à fait transparentes et malgré tout voir la démocratie se vider de son contenu ou en tout cas disposer de très peu de signification pour les populations.
Toute la problématique actuelle de la démocratie qui est souvent réduite aux élections, et souvent d’ailleurs aux seules élections présidentielles, arrange peut-être le néo-libéralisme ; mais certainement pas les couches populaires. Et c’est cela qui explique en fait les abstentions en grande partie parce que les gens s’aperçoivent que la démocratie permet à une couche très limitée de la population de jouir d’un certain nombre de libertés dont elle ne jouissait pas avant. Mais très souvent aussi la démocratie change peu de choses pour certaines couches surtout en milieu rural parce que même sous les dictatures les milieux ruraux ne souffrent pas de l’absence de libertés et autres autant qu’en milieu urbain. Donc leur perception du système politique n’est pas nécessairement celui des couches urbaines. Or, la démocratie, pour être durable, doit pouvoir s’enraciner en milieu rural.
Carrefour : Professeur, je vous remercie.
Professeur B F T : Merci.
Propos recueillis par Hawa Diallo