Carrefour : Qui êtes-vous, professeur ?
Professeur Aguessy : Je suis le professeur Honorat Aguessy, je suis du Bénin et suis Président Directeur de l’Institut de Développement et d’Echanges Endogènes. Mais surtout ici le Président de l’Observatoire panafricain de la Société Civile.
Carrefour : Quelle est la raison de votre présence au forum des peuples ?
Professeur Aguessy : L’objectif principal et les objectifs spécifiques de ce forum. J’ai trouvé magnifique que des africains aient pensé à cette manifestation. Alors, en tant qu’homme d’action et Président de l’IDEE, je me suis dit qu il est important d’aller vers les frères et sœurs qui fournissent tant d’efforts, de sacrifices gigantesques pour rassembler beaucoup d’africains et les conscientiser sur les problèmes nouveaux de développement.
Carrefour : Professeur Aguessy, sur place qu’avez-vous retenu ?
Professeur Aguessy : S’agissant de « Siby » ou de Jubilée 2000, il a su bien identifier son créneau : Présence africaine face au G8 ; c’est-à-dire le Consensus des êtres vivants(les peuples) face au consensus de la finance internationale(le G8).Il est bon qu’il poursuive son action selon le processus inauguré et que nous l’appuyions, de sorte que, d’une année à l’autre, nous constatons que le groupe s’élargit et que la conscientisation sur le problème nodal(à savoir l’endettement des peuples) s’approfondit. C’est pour cette raison que j’ai appuyé les organisateurs à continuer dans ce sens. D’ici la cinquième édition nous serons à même d’apprécier et d’évaluer les résultats acquis !
Carrefour : Professeur, le concept de peuple est aujourd’hui beaucoup galvaudé. Que signifie pour vous ce concept ?
Professeur Aguessy : C’est l’aspect dynamique de la nation. On aurait pu parler de nation, de population ; mais on parle de peuple. C’est-à-dire ces personnes qui vivent ensemble toute une réalité nationale, des personnes de chair et d’os, de sang qui vivent cette réalité. Il ne s’agit donc pas de quelque chose de mythique, d’irréel ; mais de quelque chose de palpable. Voilà ce que je pense du peuple.
Carrefour : Quel type de développement proposez-vous à l’Afrique ?
Professeur Aguessy : Ah ! D’abord ce qui doit venir d’elle-même. Elle doit montrer qu’elle est capable de s’autofinancer avec son secteur privé, sa société civile, avec tout le monde, et surtout si l’on conscientise les peuples africains. Je suis sûr qu’on aura tout ce dont on a besoin.
Carrefour : Professeur peut-on vraiment conscientiser les peuples africains avec un si faible taux d’alphabétisation ?
Professeur Aguessy : Oh ! Alphabétisation, ça ne veut pas dire grand chose. Moi, j’ai rencontré dans ma vie beaucoup d’intellectuels qui ne sont pas alphabétisés. Des intellectuels en pagne, des intellectuels en boubou qui sont formidables quand il s’agit d’élucider la problématique humaine dans tel ou tel domaine. Ils sont formidables alors. Les intellectuels, capables de réfléchir sur les problèmes du monde, ce n’est pas une question d’alphabétisation etc. Et il y en a. C’est pourquoi au point de vue intellectuel, nous allons dans le sens de Gramsci qui dit que dans tous les domaines, qu’il s’agisse du domaine des paysans, de celui des ouvriers etc. il y a toujours des intellectuels, des gens qui sortent du lot pour conscientiser, diriger leurs groupes etc. Et, il en existe beaucoup chez les paysans.
Carrefour : Etes-vous d’accord avec Pierre Moussa qui soutient que le problème du développement est en réalité une question de lutte de classes ?
Professeur Aguessy : Oui, lutte de classes ; mais au niveau international ; parce que nous voyons bien qu’on ne veut pas du tout que l’Afrique se développe. On sait que l’Afrique dispose de gigantesques atouts grâce à son sous-sol. Vous savez comment j’ai mis l’accent sur le fait que nous avons, à nous seuls, 80 à 96% du diamant mondial ; pour le manganèse, n’en parlons pas. Pour l’uranium, la bauxite et l’or nous atteignons les 50% sinon plus du total mondial. Quant à ce qui sert à l’agriculture, l’Afrique a encore plus de 700 millions d’hectares de terres arables auxquelles elle n’a pas encore touché. Tout cela avec la superficie de notre continent vaste de 30 millions de Km² etc. C’est magnifique ! Comment en plus oublier toutes nos ressources humaines dans tous les domaines ? Mais, il est clair qu’on nous livre une guerre tellement sournoise, subrepticement sournoise ! On nous livre des guerres qui ne cessent de se suivre pour que nous ne nous développions pas.
Carrefou : Maintenant au plan interne, professeur, qu’en est-il de la lutte des classes ?
Professeur Aguessy : Au plan interne, il y a certes des compétitions ; mais, lutte de classes, pas forcément. Ce sont plutôt des strates sociales que nous avons. Il y a des divergences entre les différentes strates sociales à cause des intérêts de chaque strate.
Carrefour : Professeur, l’heure de la seconde conférence a sonné...
Professeur Aguessy : En effet.
Carrefour : Très rapidement donc, quel message lancez-vous à l’endroit de la jeunesse africaine ?
Professeur Aguessy : Ah ! La jeunesse doit savoir que c’est entre ses mains que nous mettons l’Afrique de demain. C’est entre ses mains que nous laissons le créneau qui est nôtre : « Ex Africa semper aleqiuda novie » qui veut dire : « De l’Afrique le monde doit toujours s’attendre à quelque chose de nouveau » . La jeunesse doit en faire une réalité. Et dans tout ce qu’elle fait la jeunesse doit veiller à l’excellence pour que l’Afrique puisse aller de l’avant. Ne pas être là pour le mimétisme, veiller à l’excellence et à des innovations, avoir la culture de l’euristique c’est-à-dire la culture allant dans le sens des découvertes, des innovations, des nouveautés ; et montrer que vraiment l’Afrique est un exemple que le monde doit suivre et n’est pas là pour tout simplement imiter le monde.
Carrefour : Professeur, comment aller à l’excellence quand on demeure persuadé que l’écrasante majorité des jeunes africains ne disposent même pas le minimum vital ?
Professeur Aguessy : Oh ! C’est surtout quand on manque de ce minimum vital qu’on prend la décision, la détermination de vaincre ce qui paraît comme une fatalité. Et quand il y a cette fatalité de la pauvreté on va de l’avant. On dit : ceux qui sont nantis, munis, on va les battre, leur montrer que soi-même on est intellectuellement capable de faire mieux telle ou telle chose. Nous sommes humainement bien munis qu’eux. Il s sont matériellement bien munis. Mais, nous, nous sommes éthiquement munis, nous sommes munis au point de vue dignité humaine et nous devons les battre.
Carrefour : Je vous remercie, professeur !
Professeur Aguessy : Je vous en prie !
Propos recueillis par Hawa Diallo