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Document publié le 5 juillet 2003
Mots clefs associés : - Organisation de la société civile - Economie
"Je suis à Siby en tant que Président du Conseil des ONG d’Appui au Développement du Sénégal qui intervient dans le cadre du forum social africain mais aussi du forum social mondial."
Propos recueillis par Hawa Diallo, journaliste pour Carrefour, et rediffusés par Jubilé 2000 CAD.
Professeur émérite à l’Université Cheick Anta Diop de Dakar et coordinateur du CONGAD ( le Conseil des ONG d’Appui au Développement du Sénégal) Bouba Diop, comme l’appellent affectueusement les siens, reste l’une des voix les plus autorisées de la société civile africaine dont il demeure le grand amant. Notre collaboratrice Hawa Diallo l’a saisi entre deux conférences au forum des peuples à Siby auquel il a participé du 31 mai au 3 juin 2003. Il nous livre ici ses opinions sur des questions relatives à sa présence à Siby(Mali), à la société civile, au développement etc.
Carrefour : Professeur, qu’est-ce qui explique votre présence à Siby ?
Professeur Diop : Je suis à Siby en tant que Président du Conseil des ONG d’Appui au Développement du Sénégal qui intervient dans le cadre du forum social africain mais aussi du forum social mondial. Vous savez que ces deux dynamiques sont des dynamiques engagées dans la lutte pour un meilleur être de coopération du monde, lutte contre l’exploitation, l’injustice. C’est cela qui fait que l’année dernière nous avons été invités. Je crois avoir été avec la plupart des amis que je retrouve ici à Dakar en 2000 à la grande Conférence pour l’annulation de la dette du Tiers-monde. De même nous avons été ensemble à plusieurs moments dans le cadre de réflexions sur le NEPAD et sur d’autres sujets. Donc, ce sont des retrouvailles. Quand Jubilée 2000 m’ont fait l’amitié de m’inviter, je ne pouvais pas ne pas venir cette fois-ci. L’année dernière, j’étais très occupé. Cette année mon calendrier m’a permis de dégager. Et, je signale que j’avais également des contacts avec des collègues pour réfléchir sur notre présence au niveau des rencontres alternatives de la société civile africaine, de la société civile européenne pour faire face au sommet du G8. Alors, moi, j’ai préféré venir cette fois-ci à Siby, en terre africaine, en terre malienne et communier avec les amis, échanger avec eux, apprendre auprès d’eux et retrouver les amis du Mali.
Carrefour : Mais, professeur, vous auriez pu communier, échanger avec vos amis qui sont allés au niveau du G8 non ?
Professeur Diop : Oui. Mais, je pense qu’il est important de partir des situations africaines. Il faut que nous qui sommes de la société civile africaine puissions rester avec les populations, échanger avec elles, apprendre auprès d’elles et tâter les pouls…pour nous revigorer, nous renforcer et mener des combats beaucoup plus importants. Comme je le dis, j’ai été à Porto Allegree, j’ai pu voir la mobilisation au niveau international. Je pense qu’il faut privilégier la présence auprès des populations africaines, les écouter, échanger avec elles et échanger également avec nos camarades militants de la population. Je crois que c’est cela qui va renforcer notre lutte. Ensuite de temps à autre, il serait utile de communier avec nos amis qui sont dans le nord, qui se battent pour les mêmes causes. Mais, je pense que l’articulation doit être bien menée. Cette année, je crois qu’il est tout à fait compréhensible qu’on mette l’accent sur la réflexion africaine, sur les alternatives africaines et c’est cela qui va nous permettre de nous en sortir.
Carrefour : Professeur, quand on parle de société civile, est-ce par rapport aux dirigeants ou aux militaires ?
Professeur Diop : Société civile ! J’aime bien la formule qui est consacrée au niveau international ! La société civile c’est ceux qui ne sont ni des princes ni des marchands. Bien entendu, ça signifie que tous ceux qui participent du pouvoir politique à savoir les Etats, les partis politiques qui sont au pouvoir en sont exclus. Les militaires qui sont effectivement du pouvoir ne sont pas de la société civile. Ils participent de l’Etat. Le privé qui a le grand capital n’en fait pas non plus partie. Bien entendu, il arrive que, des hommes politiques, des femmes engagées politiquement soient de la société civile quand ces personnes ne sont pas dans des partis qui dirigent ainsi que des personnalités intervenant dans le privé qui ont un faible capital, des petits commerçants, des classes moyennes. Que ces gens se réclament de la société civile, on ne peut pas le leur refuser. Donc la société civile demeure souple, c’est un mouvement où il y a beaucoup de mobilité. Quelqu’un de la société civile aujourd’hui peut se retrouver demain au niveau de l’appareil d’Etat et vice-versa. C’est ainsi qu’il faut voir la chose. Il faut avoir une vision assez dynamique et considérer que ce qui important c’est le mouvement, les prises de position et également les engagements pour faire avancer les causes populaires. Je crois que c’est ça le plus important. De même il est important de garder notre autonomie d’organisation, notre autonomie de penser et notre capacité d’analyse. Et c’est ce qui, bien entendu, fait que dans la société civile il existe diverses associations que les citoyens se donnent, les ONG, les mouvements de femmes, les mouvements religieux, des mouvements culturels. Il faut que tout cela en fasse partie et c’est tout cela qui fait sa richesse., sa diversité.
Carrefour : Existe-t-il une différence entre société civile et peuple ?
Professeur Diop : Mais, bien entendu, il y a une société civile et elle est propre en général en ce sens que la société civile n’est intéressante que si elle s’exprime, s’organise. Il existe une société civile en soi et une société civile pour soi. Ce qui nous intéresse ici c’est la société civile pour soi qui s’organise, qui est consciente de ses intérêts. Elle doit tenir compte de la société civile en soi à savoir les différentes organisations qui existent au sein du peuple. Le peuple c’est une entité beaucoup plus large. Je crois dans le peuple on ne peut pas exclure les militaires dont vous avez tantôt parlé. Il comprend les marchands, les commerçants, les soldats, les étudiants, les élèves. Les dirigeants font partie du peuple aussi. Le peuple est une réalité démographique et politique. Il appartient à tous ceux qui ont intérêt à préserver la nation, le peuple dans sa dignité, à se battre pour son épanouissement. Donc le peuple appartient vraiment à une réalité démographique et politique comme je le disais tantôt.
Mais il arrive des moments où des nationaux s’excluent du peuple dans la mesure où ils ont ouvertement pris position contre le peuple. Evidemment ces moments sont des moments d’histoire ; mais ça arrive de temps en temps. Sinon, de manière très générale, le peuple est beaucoup plus large.
Carrefour : Professeur, des exemples à travers l’histoire du continent…
Professeur Diop : A travers l’histoire africaine, je pense notamment à la lutte des peuples africains contre le colonialisme qui a été un moment très important. Dans ces peuples africains, il y avait des riches et des pauvres. Et lors de ces luttes, les peuples africains s’étaient mobilisés dans leur diversité parce qu’ils avaient comme objectif commun l’indépendance de l’Afrique. Dans ce combat là, la composition du peuple était assez large. Il comprenait tous ceux qui se réclamaient cet objectif d’indépendance. Il y a eu des moments où les peuples africains se sont battus contre l’apartheid. Il est arrivé que des africains aient été des partisans de l’apartheid. De ce fait, ils s’excluaient de la lutte des peuples africains. Donc, il y a des moments historiques qui font que des démarcations se font sentir et en ce moment il faut tenir compte des prises de position pour déterminer qui fait partie du peuple et qui ne fait partie du peuple. Donc la lutte contre l’apartheid a été un moment fort. Et aujourd’hui, je crois qu’il y a des combats que les Africains mènent pour leur émancipation, leur épanouissement, pour leur libération économique, politique et culturelle. Bien entendu, dans tel ou tel aspect du combat, la configuration peut se donner de manière différente. C’est pourquoi pour le combat culturel beaucoup de gens se retrouvent ensemble. En ce qui concerne le combat politique, il faut qu’il y ait des démarcations nettes. Quant au combat économique également la question reste la même. C’est pour cela qu’on tient compte des bourgeoisies nationales s’il en existe quelque part ou des bourgeoisies compradores qui ne vivent que de ce que l’Etranger leur donne. Cela on en tient compte dans les analyses et dans les comportements. Il nous faut bien essayer de cerner ces différentes attitudes. Voilà ce que je peux dire concernant les exemples concrets quant à la conception qu’on a des peuples africains. C’est une conception dynamique, je crois. C’est valable de la France, pour celle de l’Allemagne, du Japon. Il arrive des moments où en fonction des périls extérieurs les configurations ne se présentent pas de la même manière.
Carrefour : Professeur, vous avez tantôt parlé de bourgeoisie compradore. Que faut-il entendre par-là ? Est-ce à dire que la lutte des classes est aujourd’hui une réalité en Afrique ?
Professeur Diop : Mais, absolument. La lutte des classes est non seulement une réalité aujourd’hui mais aussi elle a été une réalité dans le passé. Il y a eu des groupes d’intérêts, des groupes qui se sont constitués à partir des questions précises que sont les moyens de production, les objets de travail ainsi qu’au niveau de la distribution de la production. On peut bien voir que les différents groupes en Afrique sont positionnés de manière tout à fait différente. Cette analyse des classes est tout à fait compréhensible quand on parle de phénomène comme l’esclavage dont on a tout à l’heure parlé. Qui participaient de ce commerce ? Quels étaient les Européens qui participaient de ce commerce ? Quels étaient les Africains qui participaient à ce commerce ? Je crois que cela pour le comprendre, il faut faire une approche de classe, voir les groupes d’intérêt, les centres d’intérêt. Bien entendu, il ne s’agit pas de faire du placage. Parce que les classes tel qu’elles se présentaient en Europe au Moyen âge, ce ne sont pas les mêmes classes qu’on peut retrouver en Afrique. Mais, l’Afrique d’aujourd’hui dont on parle, il y a bien entendu des classes populaires, des ouvriers, des paysans, un prolétariat africain et des classes moyennes tant au niveau du commerce qu’à celui de l’intelligentsia, des classes moyennes dont il faut tenir compte. Maintenant dans certains pays africains on rencontre une haute bourgeoisie qui a les moyens de production, une bourgeoisie également compradore qui a des liens forts avec l’Etranger. Des fois des prête-noms, on en connaît beaucoup en Afrique. Donc il faut pour chaque pays analyser concrètement la situation et voir quelle est l’attitude de ces groupes, de ces classes par rapport aux grands débats qui se posent en Afrique. Quelle est leur attitude par rapport à la question de l’agriculture ? Quelle est leur attitude par rapport à celle de la dette ? Quelle est leur attitude par rapport au combat pour la valorisation des cultures africaines ? Quelle est leur position sur l’émancipation des femmes africaines ? C’est toutes ces questions. Il faut analyser les positions et nous déterminer en conséquence. Je crois que c’est tout à fait nécessaire et compréhensible.
Carrefour : Professeur, vous l’avez dit : la lutte des classes est une réalité en Afrique. Dans ce cas peut-on compter vraiment sur la société civile pour le développement de l’Afrique dans la mesure où la société civile est quand même un fourre-tout ?
Professeur Diop : Bien sûr. La société civile est diverse, elle est composite. Mais son objectif n’est pas de prendre le pouvoir. Donc son ambition est de soutenir les populations dans les initiatives. A ce niveau, son combat n’est pas un combat de classes. C’est un combat citoyen, un combat pour favoriser le dialogue social, économique, politique et culturel. C’est également un combat pour renforcer cet espace que constitue la société civile afin qu’il y ait des équilibres parce que consciente des dangers qui menacent la société. L’éparpillement des forces face à des calamités, par exemple. Il peut s’agir de calamités d’ordre naturel. Et quand il y a des calamités d’ordre naturel, le problème ce n’est pas un rapport de classes mais bien un rapport pour sauver l’ensemble de ceux qui vivent dans la société. Donc le combat de la société civile c’est pour l’essentiel un engagement citoyen. Maintenant en cas de moments intenses de luttes de classes, elle est fissurée aussi parce qu’il y a des démembrements de la société civile qui vont prendre position pour tel ou tel parti au pouvoir. C’est regrettable ! Mais des fois ça arrive. Il y a des membres de la société qui prennent position Lorsque des enjeux existent. Cela ne signifie pas que les animateurs de la société civile ne prennent pas des positions politiques. Mais c’est leurs organisations qui doivent éviter d’être utilisées par tel ou tel parti politique. Sinon, à partir de ce moment, elles perdent de vue leur mission et elles ne peuvent plus être crédibles. Donc il faut constituer ce cercle, ce grand cercle de réflexion, d’échanges pour permettre à l’humanité de progresser ; parce que la société civile existe au plan international aussi. Et son combat c’est contre les injustices, un combat pour qu’il y ait plus de dialogues, pour qu’il y ait des choix pertinents afin qu’on puisse avancer. Cela c’est le combat de la société civile internationale et de la société civile africaine. L’heure de la conférence arrive…
Carrefour : Hélas ! Il ne me reste donc plus qu’à vous remercier, professeur pour votre disponibilité.
Professeur Diop : De rien !
Propos recueillis par Hawa Diallo
© penserpouragir.org, 2003
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