Le long parcours du Néo - Libéralisme
Les pères fondateurs du néo-libéralisme sont les économistes bien connus Ricardo et Smith. Le premier est écossais et est du XVIIIème - XIXe siècle. Le second est anglais et a vécu également du XVIIIème - XIXème siècle.
Ces deux illustres personnages ont mis au point un concept, qu’ils ont été les premiers (mais pas les seuls !) à apprécier si fortement qu’ils ont été dès lors incapables de penser autrement (comme bien d’autres à leur suite !) : celui du « trickle down, effet » autrement dit, « l’effet de ruissellement ».
De quoi s’agit - il ?
L’individu est le mieux placé pour apprécier et sauvegarder ses intérêts personnels et, partant, ceux de la société.
En effet, en cas de prospérité, l’individu ne pourra que partager avec les autres. Il a beau accumuler des milliards de francs, d’euros ou de dollars, il ne pourra jamais dormir que dans un lit à la fois (et non deux) ; il ne pourra jamais digérer que le contenu de son plein estomac. Soit dit en passant, Ricardo et Smith n’ont jamais précisé s’il y’a une différence entre un plein gastrique au caviar et aux pigeons farcis et un autre au sagaroba (gruau de millet entier assaisonné de sel ).
Ainsi la dynamique interne du succès imposerait à l’homme riche de faire travailler d’autres hommes qui profiteraient alors des retombées de la fortune du patron. Par exemple, tel riche fermier engagera des ouvriers agricoles pour mieux faire fructifier ses terres ; tel capitaine d’industrie aura besoin de plusieurs bras valides pour faire tourner ces usines ; tel homme d’affaires fera appel à des loubards (bien rémunérés) pour assurer sa sécurité, à des secrétaires, à des comptables et à des avocats, courtiers, assureurs et j’en passe ; sans oublier les esthéticiens et autres pédicures dont sa bourgeoisie fera tourner les salons !
En somme la machine économique tourne, en arrosant à chaque révolution la gent humaine de ses bienfaits.
Mais alors comment se fait t-il que manifestement, l’effet de ruissellement se fasse de moins en moins sentir, c’est à dire que les pauvres soient de plus en plus pauvres et de plus en plus nombreux, alors que les riches suivent exactement la tendance inverse (c’est à dire de plus en plus rares et de plus riches) ?
La réponse est simple : le concept de l’effet de ruissellement repose sur un postulat erroné : le partage généré par l’abondance de richesses. Il est faux essentiellement pour deux raisons :
la première est d’ordre humain : il n’y a aucune raison qu’un homme déjà riche s’interdise d’accumuler encore plus de richesses.
La seconde est rattachée à la première : puisqu’il faut accumuler, on ne peut le faire qu’au détriment d’autres opérateurs que l’on dépouille peu à peu d’une partie du marché et que l’on envoie ainsi grossir les rangs des prolétaires.
Et c’est au nom de cette dynamique infernale (celle de l’enrichissement continu, effréné) que l’on a fait naître le concept du néo-libéralisme qui a libéré le capital de toutes ses entraves et de toutes ses limites.
L’école néo-libérale de Chicago en a affiné les contours autour des fameux Chicago Boys (Friedman and Co) qui feront des émules et pas des moindres : Ronald Reagan et Margaret Thatcher entameront à partir de 1983 de vastes réformes qui vont aboutir à la destruction des systèmes nationaux de contrôle des changes (déréglementation), au financement direct des entreprises par émission de titres sur le marché financier (désintermédiation) et à la suppression des frontières entre les différents supports de la spéculation (décloisonnement). Le marché unique des capitaux, ne répondant qu’à la loi du seul profit, était désormais né.
Mais il fallait le rendre encore plus opérationnel. C’est alors que les Maîtres de la finance internationale, actionnés par leurs gourous ayant pour nom, entre autres, Alvin Toffler et Nicholas Negroponte, ont élaboré le fameux consensus de Washington.
Le consensus de Washington ne vise ni plus, ni moins que la privatisation du monde à travers des mesures de liquidation des instances régulatrices (étatique ou non) et de libéralisation totale de tous les marchés (des biens, des services, des brevets, etc.). A terme, il s’agit d’instaurer un marché mondial unifié et totalement autorégulé, d’après le terme de Jean Ziegler. Les principes fondateurs sont sans équivoque :
Réforme fiscale au profit des grosses fortunes et au détriment des pauvres,
Libéralisation complète des marchés financiers,
Garantie de l’égalité entre opérateurs autochtones et étrangers,
Démantèlement du secteur public : privatisation de l’école, de la santé, etc.
Transparence du marché : suppression des subventions étatiques entre autres pour les produits de base,
Réduction des déficits budgétaires.
C’est ainsi que la globalisation ou mondialisation, a été porté sur les fonds baptismaux.
Il s’agit d’une dictature. Une vraie. Une étrange dictature de type nouveau (d’après le mot de Viviane Forrestier) qui est essentiellement d’ordre politique (et non économique comme l’on tente de nous le faire croire) : c’est l’ultra libéralisme qui gère la mondialisation « au profit du seul profit » (c’est à dire des riches) et au détriment du plus grand nombre. C’est une dictature sans dictateur qui n’aspire pas à prendre le pouvoir, mais à « avoir tout pouvoir sur ceux qui le détiennent ». C’est cette dictature qui a disloqué l’économie et détruit les emplois dans nombre de PVD. Au nom du profit. C’est elle qui a désorganisé les systèmes éducatifs, les systèmes de santé, les systèmes de production agricole. Au nom du profit.
Cette mise au point, est certes un peu longue. Mais c’est elle qui nous permet de mieux comprendre comment on a abouti à des perversions telles que la privatisation sauvage des services de santé qui elle même a abouti à l’exclusion de millions de personnes de tout circuit de santé, ou à la non accessibilité de produits pharmaceutiques pouvant aboutir à une question de vie ou de mort.
Privatisation de la santé : rationalisation ou rationnement ?
La question est loin d’être superflue. En effet, il n’est pas facile de priver l’homme de son bien le plus précieux sans développer des explications et des justifications plausibles.
Après avoir mis en place le processus de privatisation du monde, les Maîtres de la finance internationale, relayée par toutes sortes d’organisations internationales et par des pouvoirs locaux ont développé surtout au niveau des PVD des arguties qui peuvent être résumés sous la formule suivante : la santé n’a pas de prix mais elle a un coût et il faut bien que quelqu’un assume ce coût.
Et manifestement, ce quelqu’un ne pouvait être que l’individu lui-même, puisqu’à travers les mesures d’ajustement structurel imposé par cette même finance internationale, l’on a fait réduire comme peau de chagrin les possibilités d’action du secteur public de la santé :
Réduction drastique du budget de la santé puisque le consensus de Washington impose la réduction des déficits budgétaires,
Réduction des investissements dans le domaine socio-sanitaire,
Réduction, sinon suppression des recrutements de personnel socio-sanitaire,
Libéralisation du secteur pharmaceutique, aboutissant à un surenchérissement du coût des produits pharmaceutiques.
Les conséquences ne se sont pas faits attendre.
Les services sociaux sanitaires dans les PVD sont tombés dans un état de dégradation incroyable avec en prime une démission du corps médical face à sa mission de service public. On ne pouvait s’attendre à moins. En effet, c’est précisément au moment même où les PVD, sortant pour la plupart de la période coloniale, cherchaient à réformer leur système de soins post-coloniaux que les institutions financières internationales ont commencé à sévir. Les fameuses coupes sombres effectuées dans les budgets sociaux ont mis à terre les embryons de structures et d’infrastructures qui existaient. C’était au nom de la croissance.
Il se trouve que malgré tout, la finance internationale essaie de minimiser les effets secondaires de ses mesures, en mettant en place des filets sociaux ou en proposant d’autres politiques susceptibles de rendre les pilules moins amères. On tenta donc, à travers certains organisations et organismes affiliés, d’éviter l’effondrement total des systèmes de soins en proposant aux PVD les soins de santé primaire. Au nom de la justice sociale et du droit de chacun à accéder à des soins de santé, l’on institua un système qui était avant tout basé sur un recouvrement direct des coûts auprès des bénéficiaires. Les développements ultérieurs de ce concept des SSP (par entre autres l’avènement de l’Initiative de Bamako) n’y changèrent pas grand chose : l’Etat se débarrassait en fait de toutes ses responsabilités et laissait le patient gérer son état de santé à hauteur de ses possibilités financières.
Et c’est ainsi que l’on assista à la floraison d’un secteur privé pour le moins incongru, car, chassant le plus souvent sur les terres du secteur public : à quelques exceptions près, les cliniques et cabinets privés n’ont pas souvent la capacité d’offrir des prestations haut de gamme (sur le plan accueil, hôtellerie, restauration) à leur clientèle potentielle (expatriés et jet-set locale) ; cette clientèle se fait donc soigner ailleurs (c’est à dire dans les pays développés) ; il ne reste donc à ces structures privées qu’à aller recruter leur clientèle au sein des classes moyennes (assez pauvres) et des classes inférieures (très pauvres), c’est à dire au sein de ceux-là mêmes qui fréquentent le secteur public. Et c’est ainsi que l’on assiste à une autre perversion : le personnel du secteur privé étant très souvent le même qui travaille dans le secteur public, on assiste à un siphonnage sauvage des malades des hôpitaux vers les cliniques, en violation de toute éthique et de toute décence. La longue chute du secteur public n’est pas prête de s’arrêter ; la vitalité des prédateurs (les privés), s’accommode à merveille de la démission de l’Etat qui ne remplit ni ses obligations institutionnelles (absence de vraie politique normative vis à vis des privés), ni ces obligations financières. Et s’il on rappelle, que le patient se débat dans ce marécage sans bouée de secours quelconque (c’est à dire de couverture sociale), l’on mesure alors à sa juste proportion le drame où la finance internationale a plongé la plupart des PVD.
Privatisation de la santé : la goutte d’eau du sida
La problématique du sida a mis à nu toute la brutalité et toute l’hypocrisie du capital.
Les grands de ce monde ont en effet fait preuve, dès le départ, d’un indifférence remarquable vis à vis du problème. Cela continue aujourd’hui encore. Qu’en juge plutôt :
Au début de l’épidémie aux USA, alors que l’on croyait que la maladie n’affectait que les homosexuels, la droite conservatrice américaine se réfugia derrière un puritanisme de bon aloi, en la considérant comme une punition (fort méritée !) de Dieu. La Terre allait enfin être nettoyer de ses déchets humains.
Quand en 1985-87 Peter Piot (aujourd’hui directeur d’ONUSIDA), Jonathan Mann (brillant épidémiologiste américaine aujourd’hui disparu) s’évertuèrent à démontrer que le problème était en fait planétaire, ils se butèrent à un mur d’indifférence que seuls agrémentèrent longtemps les mouvements associatifs et les quelques dons reçus par-ci par-là. L’épidémie se développa en roue libre et envahit le monde, alors que l’on pouvait encore la circonscrire.
Et même quand, en 2000, l’administration Clinton estima que le sida était devenu un problème d’importance stratégie, capable de déstabiliser des économies et des systèmes politiques, les contributions ne furent jamais à la hauteur des discours enflammés. Alors que le problème peut être efficacement circonscrit par un budget annuel de 15 à 20 milliards de dollars us, l’ONUSIDA n’arrive même pas à collecter le dixième de cette somme, en dépit des promesses tous azimuts. Vingt milliards de dollars par jour, pour sa défense ! Cela veut dire qu’en se privant de dépenses militaires, pendant 20 jours seulement sur 365 dans l’année, les USA seraient capables de résoudre le problème le problème du sida. Mais le complexe militaro-industriel américain préfère la mort de millions d’êtres humains à la perte de leurs profits ;
Le scandale des médicaments génériques : les frimes pharmaceutiques roulent sur un chiffre d’affaires annuel de plus de 200 milliards de dollars US. Et pourtant, cette riche est bâtie essentiellement sur le surenrichissement factice du prix des médicaments et par la mise au point de médicaments surperflus. Mais au prix d’une publicité soutenue tant auprès du corps médical que du public, l’on arrive à créer une véritable dépendance des individus vis-à-vis de cers médicaments. C’est ainsi que dans certains pays, en médicalisant en outrance la plupart des problèmes humains l’on est arrivé à inonder le marché avec plus de 50 000 médicaments (voir 75 000). Or l’OMS estime que 300 substances de bas sont suffisantes pour soigner l’ensemble des maladies curables. En corollaire, c’est à partir d’un minimum de substance de base que les firmes, à coup de combinaisons plus ou moins utiles entre différents produits, et à coup d’adjuvants de toutes sortes, donnent l’illusion de créer continuellement de nouveau médicaments. C’est ainsi que par exemple le seul acide acétylsalicylique est présenté sous plus de formes différentes ! Face à cette hyper inflation de produits pharmaceutiqueS, l’OMS avaient chargé en 1977, un groupe d’experts de recenser l’ensemble des substances de base indispensables à la cure de l’essentiel des maladies humaines.
Le groupe d’experts, dirigé Fattorusso, avait abouti à une liste de médicaments qu’on à alors appelés médicaments essentiels. Il avait toute fois été précisé que la liste n’était pas exhaustive ni universelle, par conséquent non figée. Il convient de noter que la liste ne contient que des médicaments sous nom générique, qui sont des molécules non couvertes par un droit de propriété. C’est cette politique de médicaments essentiels qui a sauvé les soins de santé primaires et ses systèmes dérivés de l’asphyxie. Il était dès lors légitime, que face à la pandémie du SIDA, face au désastre attendus, la société des hommes décrète un état d’urgence humanitaire autorisant l’usage de tous les moyens disponibles pour faire face. Le scandale éclata avec l’arrivée des antirétroviraux (ARV), les seuls vrais médicaments modernes susceptibles d’avoir une action significative sur l’évolution de la maladie.
L’industrie pharmaceutique se dressa comme un seul homme pour s’opposer au pays et aux organisations qui avaient décidé de fabriquer ou d’utiliser ou d’utiliser des ARV en générique (donc10 à 20 fois moins cher) pour juguler l’épidémie. Le brésil, l’Inde, la Thaïlande, l’Afrique du Sud durent faire face aux critiques, aux pressions et aux injonctions et même aux chantages du gouvernement américain et de l’OMC : les ARV n’étaient pas encore assez anciens pour tomber dans le domaine public, ils demeuraient donc propriétés exclusives de leurs inventeurs ! Mais avec pugnacité des altermondialistes, des associations de lutte contre le sida, des victoires ont été arrachées, autorisant l’utilisation des génériques et donnant beaucoup d’espoir aux personnes vivants avec le VIH dans les PVD. Mais jusqu’à quand ? Le compromis de DOHA datant de 2001 n’autorisent, de la part de l’OMC, cette ouverture jusqu’en 2005. Va-t-on alors laisser des millions de personne mourir (au lieu qu’il existe des moyens de les sauver) tout simplement parce que le capital ne veut renoncer à ses super-profits pour le moins indécents ?
Les ripostes populaires
La société civile s’organise partout pour résister à cette prédation sans concession. Les conférences, les manifestations populaires en tout genre, les interprétations se succèdent à un rythme fabuleux. C’est essentiel.
Mais des expériences également se déroulent par-ci par-là, démontrant la farouche volonté des peuples à briser les chaînes nouvelles qui entravent leur avenir, à s’approprier leur destin : le modèle de santé communautaire malien est de celles-là !
En effet, à la fin des années 80, face à la désertion des centres de santé ( déshérités) par les populations et face au chômage hyper-massifs des jeunes médecins ( dans un pays qui en comptait alors 1 pour 20 000 habitants !), les habitants d’un quartier populaire de Bamako s’organisèrent pour gérer leur état de santé. Ils mirent en place un centre de santé communautaire (CSCOM) avec un personnel par eux recruté, un système de recouvrement des coûts basés essentiellement sur l’usage des médicaments génériques ; la consommation médicale fut ainsi relancée par la modicité des coûts d’une part et l’aspect proximité d’autre part ; mais surtout, pour la première fois, les bénéficiaires étaient les vrais patrons des prestataires et avaient désormais droit à une considération, à un respect et une dignité tels qu’ils n’en avait jamais eus . Le succès de ce premier CSCOM fut immédiat. Comme on atteste l’existence des 500 autres mis en place pendant les dix dernières années.
Cette expérience est d’autant plus intéressante à noter qu’elle n’avait jamais été prévue par aucun plan de développement socio-sanitaire du Mali. Nécessité faisant loi, le génie créateur a pris de court planificateurs, administrateurs et juristes ! L’Etat n’avait plus qu’à formaliser un état de fait en légiférant et en accompagnant cet élan de vitalité salvateur !
C’est par cet appel à l’espoir que nous aimerions terminer : rien n’est figé. Si puissante qu’elle soit, la Finance Internationale n’est pas invincible. Bien au contraire, sa dynamique actuelle de turbo-capitalisme n’est mue que par la logique du super-profit ne peut aboutir qu’à l’impasse. Rappelez-vous l’émergence du système de santé communautaire malien ! Rappeler le combat de Traetment Action Compain en Afrique du Sud ! Les victoires sociales s’énoncent chaque jour et ce n’est qu’un début. Préparons-nous donc plutôt à préparer l’alternance.
Merci