La privatisation de l’école
De 1960 à 1970, le financement de l’éducation provenait essentiellement du Trésor Public et des dons des pays du bloc socialiste. Le socialisme abandonné suite au coup d’état militaire de novembre 1968, les dons s’amenuisent. A partir de 1970, face à une conjoncture économique difficile et surtout à la gabegie des maigres ressources de l’Etat que celui-ci laisse des initiatives de financement aux collectivités locales, aux familles et souvent aux élèves eux-mêmes (coopératives scolaires, ruralisation).
Depuis le coup d’état, la stratégie de développement social et économique repose désormais sur le système de l’économie libérale dont le fondement est la privatisation de tous les secteurs économiques. La stratégie de développement choisie par l’Etat s’engage sous le diktat de Bretton Woods dans une privatisation même du secteur social sous l’appellation de « programme d’ajustement structurel sectoriel » .
Il est écrit dans le document de la Banque Mondiale « investir dans l’enseignement privé dans les pays en développement » que la stratégie de la Banque Mondiale « permet d’observer que la compréhension croissante des rôles réels et potentiels de l’implication du secteur privé dans l’éducation indique une opportunité importante pour la Société Financière Internationale » ,organisme du groupe de la Banque Mondiale chargée du secteur privé.
Pour la Banque Mondiale, l’éducation offre une possibilité aux multinationales de tirer profit des pauvres. Elle préconise certains avantages que les financements privés peuvent apporter au développement de l’éducation et en faveur des pauvres :
compléter la capacité gouvernementale, car pour elle le gouvernement ne peut être le seul fournisseur d’éducation gratuite à tout ceux qui y aspirent et à tous les niveaux,
élargir les possibilités d’accès à l’éducation des plus pauvres,
accroître le nombre de places d’étudiants, notamment au niveau secondaire et tertiaire, si essentiel à la construction d’une capacité institutionnelle et à l’absorption des progrès technologiques,
mieux orienter les subventions publiques vers les pauvres auxquelles elles appartiennent,
accroître l’efficacité et l’innovation en maintenant la qualité à un coût unitaire faible. Face aux pressions compétitives, les financements privés peuvent accroître le potentiel d’innovation.
L’état actuel des écoles privées
Fondamental
Dans l’enseignement de base, il existe plusieurs types d’écoles privées que l’on peut regrouper en deux catégories : l’école privée individuelle et l’école privée communautaire. Ces écoles privées ont-elles permis de résoudre les problèmes ?
La scolarisation
En 2000-2001, au premier cycle, on dénombrait 1.142.466 élèves dont 247.342 élèves du privé, soit 21,64%. La même année, la population scolarisable de 7 à 12 ans était de 1.845.979 et les effectifs scolarisés en plus des medersas étaient de 1.126.364, soit un taux brut de scolarisation de 61,02%. Le Mali n’arrive pas encore à scolariser tous ses fils.
Les infrastructures
En 2000-2001, au Mali, il y avait 5.693 écoles au niveau fondamental dont 6,85 % d’écoles privées et 1.611 écoles communautaires, soit 28,29%. Au total, l’école privée représente 35,15 % . La répartition des écoles privées suit celle des revenus : une forte concentration des écoles privées dans la capitale (272 sur 390) et d’écoles communautaires dans les zones rurales (zone CMDT, OHVN, etc.). Dans d’autres régions à revenus faibles, il existe peu ou pas d’écoles privées : Tombouctou, Mopti, Gao, Kidal.
Faute de financement, car le Malien n’a pas les ressources nécessaires, de nouvelles constructions d’infrastructures ne sont pas réalisables. Les écoles privées, faute de condition et ce malgré la pression compétitive, n’arrive pas à maintenir une qualité.
Les enseignants
En 2000-2001, le premier cycle compte 6.714 maîtres de second cycle (MSC), 354 maîtres de premier cycle (MPC), 11.178 contractuels (dont 296 MSC et 40 MPC et 1.554 contractuels au privé). Dans les écoles communautaires, il n’y a pas d’enseignants professionnels. Dans ces écoles, la majorité des enseignants sont des « enseignants parents » constitués d’anciens élèves du premier cycle. Dans nos écoles il n’y a que des enseignants au rabais au salaire très bas et à la retraite. (Le privé malien se réfère au public au lieu de mieux faire).
Au secondaire et au tertiaire privé, les enseignants sont des fonctionnaires de l’Etat qui viennent en vacation. Epuisés, ces enseignants ne peuvent donner un rendement satisfaisant. Aussi, dans nos écoles privées secondaires professionnelles, la formation s’approche du nul.
Les parents d’élèves
Les pauvres sont toujours disposés à payer, mais ils n’en sont guère capables faute de revenu, quand il s’agit de leurs enfants. Le revenu annuel moyen du Malien est d’environ 145.000 Fcfa par an. L’Association des Parents d’Elèves (APE) est l’une des plus vieilles associations du Mali. Elle ne prend de l’importance que lorsque l’ajustement structurel introduisit la notion de partenaires sociaux de l’école afin de faciliter la privatisation car l’Etat doit se désengager des dépenses sociales. L’Association des Parents d’Elèves constitue depuis la veille de la privatisation la deuxième source de financement intérieur à la base par la construction d’infrastructures, l’achat d’équipements, de mobilier et de fournitures. Leurs ressources proviennent des cotisations qui, d’année en année, ont augmenté et fini par dépasser le pouvoir des parents : de 1.000 Fcfa, la cotisation APE passe à 10.000 Fcfa.
Même les élèves se sont vus obligés de prendre en charge une part de leurs frais d’éducation par le paiement d’une cotisation scolaire qui constitue aujourd’hui le « crédit de fonctionnement » de nos écoles. L’école privée n’a pas eu encore la possibilité d’élargir l’accès de l’école aux plus pauvres car l’école privée fondamentale coûte de 25.000 Fcfa (dans les zones rurales quand on sait que le revenu annuel du rural tourne autour de 30.000 Fcfa par an) à 150.000 Fcfa (dans les zones urbaines).
Au secondaire et au tertiaire, le nombre de places d’étudiants « si essentiel à la construction d’une capacité institutionnelle et à l’absorption des progrès technologiques » devient un rêve : les écoles secondaires professionnelles ont été ouvertes pour bénéficier des subventions de l’Etat. A Bamako, chaque commune en compte une dizaine, aucune d’elles n’a plus de 1% de son effectif en privé, seul l’Etat y déverse les enfants des pauvres. Les riches sachant que ces écoles n’ont pas de personnel qualifié, d’équipement, et qu’elles ne forment que de futurs chômeurs, préfèrent envoyer leurs enfants à l’extérieur.
La privatisation du secondaire n’a pas permis, comme le prévoit le groupe de la Banque Mondiale, de mieux orienter les subventions de l’Etat. Toujours les ménages les plus riches obtiennent les plus grandes parts de ces subventions par l’octroi de bourses d’études. Très peu de familles riches paient pour l’éducation de leurs enfants.
L’école privée n’est pas sociale. Elle a été ouverte pour faire des bénéfices. Qui parmi les 69 % des Maliens vivant au-dessous du seuil de pauvreté avec un salaire annuel de 270.000 Fcfa à 540.000 Fcfa peut, par enfant, payer 67.500 Fcfa à 150.000 Fcfa par an ? Ces écoles privées ne sont pas aussi efficaces car malgré le coût élevé, elles ne peuvent financer les innovations puisqu’il n’y a pas de compétition entre elles. Elles ne sont pas ouvertes pour un rendement interne.
L’école et la corruption pendant l’ajustement structurel
Jean Jacques Rousseau disait « un homme que l’on forme est une prison que l’on ferme », nous disons qu’un « éducateur corrompu est un danger grave pour la nation »
L’ajustement structurel a introduit dans l’enseignement la notion de corruption. Au moment où le ratio maître/élève passait de 40 à 120 élèves par maître, le pouvoir d’achat des enseignants s’amenuisait suit à un blocage des salaires, les obligeant à marchander les notes, voir les diplômes afin de faire face à leurs besoins vitaux. Le salaire des enseignants était trimestriel et insuffisant alors que le coût de la vie augmentait.
Ainsi, les parents qui paient ou donnent des moyens à leurs enfants pour l’achat des notes, croient pouvoir leur faire du bien en les habituant à la tricherie, à la facilité, au culte de la corruption sans s’apercevoir qu’il tue l’esprit d’initiative, le mérite de l’effort au profit de la paresse. De tels éducateurs et parents portent un préjudice grave au développement dont l’homme est le moteur et l’auteur. Les élèves et étudiants peuvent-ils faire autrement une fois devenu décideur que d’user des mêmes artifices de corruption que leurs formateurs et leurs parents afin de bâtir leurs « richesses » ou satisfaire leurs besoins.
Que pourront-ils apporter au développement de notre pays en dehors de la médiocrité ?