Introduction
La problématique de la gestion des ressources naturelles au sein des quatre communes s’avère inquiétante en raison du processus de dégradation environnementale qui évolue à un rythme exponentiel. Tandis que les stratégies locales susceptibles de la freiner se résument à de simples constats ou vont, dans le meilleur des cas, à pas de caméléon.
Effectivement, les acteurs ruraux sont pour la plupart conscients de ce qu’ils qualifient eux-mêmes « d’avancée du désert » illustrée, entre autres, par des déficits pluviométriques fréquents, des sécheresses répétitives, l’épuisement des réserves de terres agricoles et le rétrécissement des aires de pâturages. Paradoxalement, ce constat n’a pratiquement pas d’influence significative sur le comportement des populations notamment vis à vis des ressources forestières.
Celles-ci sont soumises à une surexploitation si intense, que les quelques massifs forestiers présents dans ces communes sont menacés de disparition à moyen terme. Cette menace de disparition des réserves forestières représente un grand risque environnemental ; une question cruciale interpelle et préoccupe tous les élus locaux : Quelle stratégie développer pour mieux rationaliser l’exploitation des ressources forestières dans le contexte actuel de la décentralisation et dans une optique de durabilité ?
Cette équation est d’autant plus difficile à résoudre qu’elle s’avère extrêmement délicate et complexe.
Délicate d’abord, parce que la gestion des ressources naturelles est un sujet très sensible qu’il faut négocier de façon consensuelle afin d’éviter des frictions susceptibles de perturber la stabilité sociale.
Complexe ensuite, parce que l’exploitation des ressources naturelles et particulièrement des ressources forestières est une activité de plus en plus lucrative vers laquelle ne cesse d’affluer un contingent sans cesse grossissant d’acteurs (autochtones et allochtones) obnubilés par l’appât du gain rapide.
Quand des communes rurales fraîchement instituées sont confrontées à une telle question, les élus locaux sont vite pris de court à cause :
de l’absence de compétence locale, capable d’initier et de conduire un programme adéquat de protection et de gestion durable des ressources naturelles,
de l’importance économique de l’exploitation du bois difficilement conciliable avec l’esprit de retenue et de discipline dans sa gestion,
des enjeux politiques liés à la prise de décision communale pour la réglementation locale de l’exploitation du bois qui peut rendre mécontent les populations et provoquer la perte de l’électorat pour les élus locaux.
C’est pour ces raisons que les responsables des trois communes ont sollicité l’appui d’une expertise extérieure pour les accompagner dans le traitement de la problématique de conservation et gestion rationnelle des massifs forestiers existant dans leurs terroirs respectifs.
En réponse à cette requête, le groupe thématique "question foncière" a mené une étude d’identification sommaire des communes concernées pour faire l’état des lieux de la situation actuelle. Les résultats de cette étude ont servi de base argumentaire pour alimenter les débats de l’atelier de diagnostic participatif de la question environnementale tenu à Marka Coungo du 22 au 23 Juillet 2004.
Au cours de cet atelier, les élus communaux, les leaders d’organisations villageoises et l’équipe de la mission ont ensemble tenté de dégager des stratégies appropriées pour une meilleure conservation et exploitation des ressources forestières dans les différentes communes concernées.
Nous exposons dans les pages qui suivent les résultats de l’étude d’identification en premier lieu et les principales résolutions de cette concertation locale, en second lieu.
I. Cartographie du cercle et des quatre communes
1.1 Identification des communes
Les communes rurales de Marka Coungo, Binko, Diouma et Ténindougou relèvent du cercle de Dioïla (région de Koulikoro). Situées au sud-est du cercle, elles vont de la lisière de la forêt classée de la Faya jusqu’à la porte de la commune urbaine de Fana.
De par leur localisation, les quatre communes sont relativement plus proches et plus liées à Bamako qu’à Koulikoro dont elles relèvent au plan administratif. Marka Cougo est à 80 km de Bamako, tandis que les trois autres chefs lieux de communes sont situés entre 95 et 120 km de la même agglomération. Compte tenu de l’abondance relative de leurs ressources forestières et de leur proximité, les quatre communes sont devenues des zones d’approvisionnement de la ville de Bamako en bois d’oeuvre, bois de chauffe et charbon. Depuis plus d’une décennie, l’exploitation des ressources ligneuses à cette fin se développe de plus en plus grâce à la route nationale Bamako-Ségou qui traverse les quatre communes pour les relier à ce gros centre de consommation de bois et charbon. Cette voie contribue de ce fait à la catalyse de l’exploitation des ressources ligneuses.
1.2. Population et répartition spatiale de l’habitat rural.
Les quatre communes accusent un effectif de 64.216 habitants, répartis entre 29 villages et une multitude de petits ou gros hameaux de cultures. Le tissu social est dominé par les ethnies Sarakolé et Bamanan assistées de quelques minorités Peulh, Dogon et Mossi. La particularité de ces zones réside dans le mode de répartition de l’habitat rural entre villages et hameaux.
Tableau n°1. Présentation des Communes suivant le nombre de villages et la population
| Communes | Population | NB villages | NB hameaux |
|---|---|---|---|
| Zan Coulibaly | 16.000 | 9 | non précisé |
| Binko | 16.844 | 12 | non précisé |
| Ténindougou | 13.455 | 4 | 44 |
| Diouma | 17.914 | 4 | non précisé |
| Total | 64.216 | 29 | non précisé |
La particularité de ces communes réside dans le mode de répartition de l’habitat rural entre villages et hameaux. Comme le témoigne les données du tableau, 75% de la population vive dans les villages contre 25% qui résident dans des hameaux.
Ce mode de répartition de l’habitat rural entre villages et hameaux résulte de plusieurs facteurs parmi lesquels trois sont déterminants.
L’épuisement des réserves de terres agricoles aux alentours des villages sous l’effet de l’accroissement démographique. Conséquemment, plusieurs paysans furent obligés d’aller chercher de nouvelles terres de cultures dans des zones éloignées de leur lieu de résidence habituelle.
Vu la longueur des trajets à parcourir matin et soir, ils finirent par camper auprès de leurs champs pendant toute la durée de la campagne agricole. Auparavant, après les récoltes, ils revenaient des hameaux pour vivre au village pendant les trois ou quatre mois de la saison sèche. Depuis longtemps, cette alternance a disparu et les hameaux sont devenus des lieux de résidence permanente.
De nos jours, ce mode de répartition spatiale de l’habitat rural peut s’expliquer aussi par le souci des paysans à préserver la sécurité de leur propriété foncière tant sollicitée par des migrants allochtones que convoitée par des citadins en quête de concessions rurales.
Enfin, il faut aussi signaler le développement des activités d’élevage et de cueillette qui réussissent mieux sur ces sites que dans les villages plus ou moins surpeuplés.
La prolifération des hameaux de cultures dont certains sont plus gros et plus peuplés que leur village d’origine, fait partie désormais du paysage de ces zones. Le cordon ombilical n’est certes pas rompu avec le village d’origine mais l’unicité de résidence est à jamais compromise.
Cette répartition spatiale de l’habitat rural a des conséquences préjudiciables sur les différents massifs forestiers de la zone. En effet, sous l’effet de l’éparpillement de l’habitat rural, toutes les réserves forestières sont de plus en plus occupées et soumises à un déboisement intensif pour des raisons d’ouverture de nouveaux champs, d’extension des parcelles de culture ou de commercialisation du bois et charbon.
Il suffit d’entrer un peu plus profondément en brousse, pour constater l’ampleur du phénomène à travers le nombre impressionnant des sites de transformation du bois en charbon, desquels s’échappe de la fumée qui se propage sur plusieurs kilomètres. Ces déboisements ne sont malheureusement pas compensés par des actions significatives de reboisement.
1.3. Structuration du milieu.
Les villages des quatre communes accusent la présence de plusieurs structures d’organisations endogènes qui se répartissent entre deux catégories distinctes : traditionnelles et récentes.
Les organisations Traditionnelles
Les organisations traditionnelles capables de jouer un rôle quelconque dans le cadre de la protection et bonne gestion de l’environnement sont les conseils de villages et les classes d’âge encore actives.
a) Le conseil de village.
Il est placé sous l’autorité du chef de village qui correspond généralement au doyen d’âge du lignage fondateur de la localité. Il est assisté d’un conseil de 7 membres, choisis en fonction de leur conduite morale et de leur rang social.
Si, depuis quelques temps, le conseil de village apparaît comme une structure affaiblie et boudée dans plusieurs localités du pays, dans les quatre communes concernées il demeure toujours le centre de décision le plus important.
Ecouté et respecté, il joue le rôle de structure tampon entre l’administration et la population et s’occupe du règlement des litiges, de la gestion du patrimoine foncier et, dans quelques rares villages, des réglementations locales de gestion des ressources naturelles (fixation des dates d’ouverture de la cueillette et de la pêche...).
Il est également le parrain de plusieurs structures d’organisations du village et jouit, à cet effet, d’une forte capacité de mobilisation des populations autour de projets d’intérêt communautaire. A ce titre, il est non seulement incontournable, mais peut aussi jouer des rôles importants dans le cadre de la mise en oeuvre éventuelle de projets de gestion environnementale.
b)Les classes d’âges
Ce sont des organisations de jeunes gens ayant subi ensemble ou dans un intervalle de temps relativement court (1 à 3 ans) l’épreuve physique de la circoncision. Pour avoir subi ensemble cette initiation, ils se considèrent comme des camarades entre lesquels sont établis des rapports de solidarité assortis de plaisanterie qu’ils doivent entretenir tout au long de leur existence.
Chaque classe d’âge reçoit un nom de baptême qui rappelle généralement un événement historique, une forte personnalité de l’époque ou l’année à laquelle l’épreuve d’initiation a été effectuée. Mais les classes d’âge vieillissent et se retirent des travaux de types communautaires que le conseil de village peut leur imposer (entretien de routes, travaux de construction ou de réparation des édifices publics).
La relève est aussitôt assurée par les classes d’âge encore jeunes qui demeurent de véritables prestataires de services gratuits quand la demande vient du conseil de village ou rémunérés quand elle vient de paysans nécessiteux.
Les ressources générées par leurs activités de prestations de services ou provenant des amendes infligées aux sociétaires indisciplinés sont généralement destinées à l’entretien de la santé morale du groupe à travers l’organisation de réjouissances de fin de campagne, ainsi qu’à l’appui financier à chaque sociétaire à l’occasion de leur mariage.
De plus en plus, les classes d’âge acceptent d’attribuer une partie de ces ressources pour financer la contribution du village à la réalisation de tel ou tel projet de développement. A ce titre, les classes d’âge actives, qui sont de l’ordre de deux en moyenne par village, peuvent jouer des rôles importants dans le cadre d’un projet de gestion de l’environnement.
c) Autres Organisations Traditionnelles
Des organisations traditionnelles à caractère culturel ou confessionnel (associations de chasseurs, groupes sectaires d’obédience animiste...) ont été signalées aussi à travers quelques villages des quatre communes. Mais vu le caractère simplement culturel de ces associations, la probabilité de leur faire jouer un rôle quelconque dans le cadre d’un projet environnemental demeure faible.
Les organisations endogènes de création relativement récente
Il s’agit de structures créées à l’occasion de l’implantation d’un projet ponctuel ou mis en place par la Compagnie Malienne de Développement du Textile (CMDT) : Groupement de Maraîchères, Comité de Gestion de forage, Association Villageoises, Coopératives d’Eleveurs etc. Elles sont nombreuses dans les quatre communes et peuvent contribuer dans la mise en oeuvre d’un projet environnemental.
Remarque
Par la diversité de leurs structures endogènes d’organisation, les quatre communes disposent d’un capital social structuré, dynamique et capable de jouer des rôles importants dans la protection et la gestion rationnelle des ressources naturelles.
1.4. Infrastructures communautaires de bases.
| Communes | Ecoles | CSCOM | Foires | Forages | Autres |
|---|---|---|---|---|---|
| Zan Coulibaly | 2 | 1 | 3 | 15 | 1.CED |
| Binko | 5 | 2 | 2 | 0 | 5 E. com |
| Ténindougou | 3 | 1 | 1 | plusieurs | 0 |
| Diouma | 3 | 1 | 1 | 4 | 7. E. com. |
| Total | 13 | 5 | 7 | indéterminé | 12 E.Com +1 CED |
Les quatre communes sont relativement bien équipées en infrastructures collectives de base comme le témoigne le nombre significatif de Centre de santé communautaires (CSCOM), forages, écoles publiques de premier et second degré, écoles communautaires (E.Com), Centre d’éducation pour le développement (CED).
La présence de la CMDT et d’autres projets d’équipements dans la zone contribue à étoffer davantage ce tissu d’infrastructures communautaires à travers l’implantation des Kafo Jiginew (institution de micro-finance), la construction de parcs de vaccination, adductions d’eau, forages, et autres réalisations annexes (maternités, centres d’alphabétisation, puits améliorés, caisses villageoises etc.
Par contre, l’appui au secteur de l’environnement semble très timide. Malgré la présence de quelques structures d’appui à la protection de l’environnement et la gestion durable des ressources naturelles, le processus galopant de dégradation de l’environnement continue inexorablement son chemin. La présence du service local de la conservation de la nature et les nombreux projets de foresterie qui ont défilé dans le cercle n’ont pas pu venir à bout de ce processus.
De plus en plus, l’implication des acteurs locaux dans la lutte contre la dégradation de l’environnement s’avère comme une nécessité pour renforcer l’arsenal mis en place par l’Etat et ses partenaires au développement.
1.5. Activités de production.
Les principales activités de production identifiées sont l’agriculture, l’élevage, la cueillette et l’exploitation des ressources ligneuses pour l’approvisionnement de la ville de Bamako en bois de chauffe, bois d’oeuvre et charbon.
L’agriculture s’articule autour des spéculations de mil, sorgho, arachide et coton. Elle bénéficie de l’encadrement technique de la CMDT dont l’appui a permis de rehausser le niveau d’équipement technique des producteurs et d’augmenter les rendements à des niveaux de performance relativement appréciable.
Toutefois, le développement récent de la culture du coton a aussi amplifié les besoins d’extension des parcelles de cultures qui se traduisent par des défrichements annuels très importants.
L’élevage se développe aussi à la faveur de la culture du coton dont une bonne part des revenus est investie dans l’achat de gros et petits ruminants, confirmant ainsi cet adage suivant lequel « l’élevage demeure la première banque des paysans ». Dans la commune de Ténindougou, le cheptel était évalué à 5435 têtes en l’an 2000. Bien que les deux autres communes n’aient pas pu fournir de données quantitatives fiables sur leur cheptel, elles reconnaissent néanmoins l’importance des effectifs de troupeaux.
Enfin, les activités d’exploitation/commercialisation du bois connaissent un essor sans précédent dans chacune des quatre communes. Pourtant, on peut être tenté de croire qu’avec la culture du coton et le coût incitatif du coton graine, la commercialisation du bois ne devrait pas connaître une telle ampleur. Les logiques et pratiques locales contredisent cette vision des choses.
En effet, l’exploitation, voire la surexploitation des ressources forestières, se développe à un rythme si rapide dans ces communes, qu’on peut les classer dans la catégorie des « zones à haut risque environnemental ».
II. Ampleur et facteurs de la surexploitation forestière
2.1. L’ampleur du phénomène.
Il n’est pas aisé de procéder à l’évaluation de l’ampleur de la déforestation qui se fait de manière désordonnée, voire anarchique. La diversité des acteurs, qui sont loin d’être identifiés en totalité, de même que la non maîtrise des superficies déboisées annuellement ne permettent pas de faire une évaluation chiffrée de la situation actuelle.
En conséquence, l’évaluation que nous faisons ici est beaucoup plus qualitative que quantitative en raison de l’absence de données fiables sur les acteurs impliqués et sur les quantités de bois exploités annuellement.
Toutefois, à partir d’une approche qualitative des acteurs impliqués, il est possible de se faire une idée approximative de l’ampleur du phénomène.
Les exploitants allochtones.
De nombreux exploitants allochtones interviennent dans les terroirs des quatre communes pour l’exploitation des ressources forestières. Ces interventions se font de façon directe ou indirecte.
Munis de permis de coupe, ils viennent par véhicule et opèrent directement dans la brousse à la recherche de bois d’oeuvre ou bois de chauffe. Les autorités communales ne peuvent ni les contrôler ni leur interdire l’accès aux ressources forestières.
Indirectement, ils viennent avec des camions racheter les stocks de bois et de charbon constitués par des opérateurs autochtones et exposés le long de la route. D’autres, plus astucieux, sillonnent les villages et distribuent de l’argent et des sacs aux villageois pour la collecte d’un nombre déterminé de sacs de charbon à fournir dans un délai précis. Une fois ce délai arrivé, ils repassent collecter les stocks constitués.
C’est ainsi que des villages non situés auprès des deux voies d’accès signalées sont progressivement gagnés par la déforestation à travers l’intervention de ces opérateurs allochtones.
Les acteurs autochtones.
Sous l’effet combiné des difficultés financières locales, la tentation du gain rapide et les opérations de charme des acteurs allochtones, le contingent des exploitants locaux de bois ne cessent de grossir. Les adhérents de cette filière se recrutent de plus en plus dans toutes les catégories sociales (hommes, femmes, jeunes et vieux).
Comme signalé plus haut, les opérations de coupe de bois qui étaient limités auparavant à des villages riverains de la route avancent de plus en plus à l’intérieur des terroirs en faisant grossir du coup le nombre de candidats à la déforestation.
L’évolution du pillage des ressources forestières.
L’intégration progressive des acteurs locaux dans la filière amplifie davantage le pillage des ressources ligneuses et consolide la menace de disparition des massifs forestiers à plus ou moins long terme. Les facteurs de cette ruée vers la brousse sont multiples et rivalisent en importance.
Les facteurs de la surexploitation des ressources forestières
L’inégale répartition de la rente cotonnière.
Dans chacune des communes, les contingents des exploitants de bois se recrutent aussi bien chez les hommes que les femmes. Partout cependant, les populations déclarent que le nombre de femmes impliquées dans cette activité est plus important que celui des hommes. Pour bien de nos interlocuteurs avisés, cette inégale implication des hommes et femmes dans l’exploitation du bois s’expliquerait, en premier lieu, par le mode de production du coton et particulièrement, celui de répartition des revenus générés par la vente du coton graine.
D’abord au niveau du mode production, l’on constate que les plus grandes superficies sont occupées par les chefs d’exploitation et affectées à la culture du coton. L’entretien du champ « familial » requiert l’intervention de toute la main d’oeuvre disponible au sein de l’exploitation (hommes, femmes).
Par ailleurs, ce sont sur ces mêmes parcelles que sont utilisés prioritairement l’essentiel des intrants agricoles et le gros de l’équipement technique. En conséquence, il va de soit que ces parcelles (familiales) connaissent de meilleurs rendements et qu’elles soient la principale source de revenus des familles.
Les femmes et les jeunes disposent de parcelles individuelles dont l’exiguïté et le faible niveau d’entretien sont tels que la culture du coton ne peut y être rentable. Ces parcelles individuelles sont généralement destinées à la culture de l’arachide, du mil, sorgho en association avec des spéculations d’appoint telles le dah, haricot, courge, etc.
C’est plutôt au niveau de la répartition des revenus provenant de la vente du coton graine que se pose le problème crucial de l’équité entre les membres de l’unité de production familiale. Ces revenus générés par l’effort collectif de tous, sont gérés au gré des priorités du chef de l’exploitation parmi lesquels, les remboursements des crédits de campagne, les mariages des jeunes célibataires ou les remariages du chef lui-même, l’achat de grosses motos, et le renouvellement des équipements de production viennent en tête de liste.
La satisfaction des besoins des femmes et des jeunes est rarement classée dans les priorités des chefs d’unité de production agricole.
Si cette inégale répartition de la rente cotonnière a moins d’impact pour les jeunes qui ont la possibilité d’aller en exode rural, ce n’est pas le cas pour les femmes qui sont obligées de rester et de recourir à d’autres activités pour subvenir à leurs besoins minimums de base. C’est pourquoi, elles sont les premières partenaires des opérateurs allochtones qui leurs fournissent argent et sacs, les incitent à « prendre la hache pour entrer en brousse », afin de leur livrer des stocks de sacs de charbon.
Elles sont relativement plus nombreuses dans ce secteur que les hommes et particulièrement actives dans la transformation du bois en charbon qui représente un travail fastidieux que les hommes dédaignent le plus souvent.
2.2 Le faible niveau de développement des activités économiques secondaires .
A côté de l’exploitation du bois, d’autres activités secondaires sont pratiquées dans la zone : maraîchage, cueillette des produits oléagineux notamment le karité, l’élevage de petits ruminants et le commerce. Ces activités connaissent un niveau de développement relativement timide dans la zone à cause des facteurs ci-après :
a) Le maraîchage
Dans les quatre communes concernées, le maraîchage est visiblement en baisse de performance pour des raisons de déficit pluviométrique, d’absence de source adéquate d’approvisionnement en eau et de faible maîtrise des techniques d’entretien des parcelles maraîchères.
Par ailleurs, la théorie de la rentabilité économique qui a soutenu la campagne de promotion du maraîchage sous l’égide des ONG, s’est avérée plus ou moins infondée dans les zones concernées où le maraîchage a eu des impacts plutôt sociaux que financiers. Là où il est encore pratiqué, il permet certes d’améliorer le régime alimentaire et de promouvoir l’émergence de groupements féminins qui se structurent et se positionnent de plus en plus sur la scène socio-politique villageoise.
Dans nombre de localités (Marka Coungo, Korokoro, Binko.), des groupements de femmes qui ont été crées à l’occasion d’un projet maraîcher survivent toujours bien que l’activité de maraîchage soit arrêtée depuis.
Au plan économique par contre, l’impact du maraîchage demeure très faible. Sur la base des déclarations des groupements de maraîchères rencontrés à travers les trois communes, on peut estimer les revenus maraîchers à 10.000 Fcfa par personne et par an.
Dans ces conditions, il va de soi que cette activité ne soit pas aussi attrayante pour des actrices qui demeurent confrontées à des besoins pécuniaires permanents et urgents. La faible performance des projets maraîchers contribue pour une large part dans l’amplification de la surexploitation du bois. Le phénomène est tel que chaque famille accuse en son sein au moins une ou deux charbonnières.
Ces actrices non encadrées et très peu informées des conséquences négatives de leurs agissements quotidiens sur la brousse accélèrent le processus de la déforestation. Si nous tenons compte de l’intervention des jeunes gens dans le même secteur, nous pouvons alors comprendre la teneur de la pression sur les quelques massifs forestiers encore présents dans ces communes et sur lesquels plane une menace imminente de disparition.
b) L’exploitation du karité
L’exploitation du karité dont la zone est suffisamment pourvue ne procure pas non plus de revenus substantiels aux femmes. Ceci, parce que l’essentiel du produit est auto consommé et ce n’est que le surplus qui est écoulé sur les marchés locaux à des prix faiblement rémunérateurs.
En plus, l’absence de structure de commercialisation des amandes de karité contribue à la faible rentabilité économique de cette activité. Dans le temps, se souviennent des acteurs, des sociétés venaient de Bamako pour acheter toutes les quantités d’amandes collectées par les femmes. Ces opérateurs ne viennent plus depuis des années.
2.3.Un niveau d’endettement excessif
A travers les crédits de campagne accordés par la CMDT et la prolifération des structures de micro-finance, le niveau d’endettement des populations est plus ou moins maintenu au niveau du seuil critique. A ce propos, les déclarations d’un de nos interlocuteurs sont suffisamment révélatrices.
« Je pense bien qu’il faille catégoriquement cesser toute implantation de micro-crédit chez nous, car ces crédits sont pris n’importe comment et par n’importe qui et au moment du remboursement, les endettés « prennent la hache pour entrer en brousse ».
C’est vrai que les micro-crédits sont faits pour soutenir normalement une initiative de développement ; mais chez nous, c’est l’inverse. Même si un projet de maraîchage doit venir chez nous, je demanderai qu’il ne fournisse que le matériel et les semences, en tout cas tout sauf l’argent liquide. Mais si c’était le cas, il ne faut pas que cet argent soit donné sous forme de prêt mais plutôt sous forme de don ».
Si cela est vrai pour les femmes, il en est de même aussi pour les hommes. Effectivement, des engrais pris à crédit par des hommes sont très souvent vendus pour des raisons d’urgence au lieu d’être utilisés sur les cultures de coton.
2.4.L’ambiguïté du rôle des agents forestiers
Pour certains acteurs, la détérioration de la situation actuelle résulte aussi de l’ambiguïté du rôle des agents forestiers. Ces derniers qui sont supposés être les premiers protecteurs de l’environnement se livrent à des pratiques peu orthodoxes : détention de quittanciers parallèles, perception de taxes informelles de 100F cfa sur chaque sac de charbon, etc. Ces accusations, dont nous n’avons pas pu vérifier le bien fondé, semblent fort bien probables.
Effectivement, comment comprendre la disparition des marchés ruraux de bois en lieu et place desquels se structure un marché informel en forte croissance ? Comment interpréter aussi le développement anarchique de l’exploitation du bois à travers chacune des trois communes où, pour le moindre besoin quelconque, les acteurs prennent la hache pour entrer en brousse et cela, au grand dam des agents forestiers ?
Il y a véritablement une situation de crise qu’il est urgent de contrer par une collaboration franche et loyale entre agents forestiers, collectivités territoriales et populations.
III. L’atelier inter communal de réflexion sur la gestion des ressources forestières
Après ce survol rapide de l’état des lieux, nous avons organisé un atelier de restitution des constats effectués en vue d’ouvrir des débats sur les stratégies de sortie de crise avec les représentants des différentes catégories socioprofessionnelles impliquées ou concernées par le phénomène de la déforestation.
A l’issue de l’atelier, les participants ont formulé le besoin de créer un véritable projet intercommunal de protection et de gestion durable des ressources naturelles. Après tous les constats menés sur le rythme de dégradation de l’environnement et des enjeux multiples liés au phénomène particulier de la déforestation, les participants ont estimé qu’il ne suffit plus de faire de simples recommandations qui risquent d’être oubliées à la sortie même de la salle de rencontre. Mais qu’il fallait plustôt prendre dans cette salle même des décisions relatives à l’application des recommandations de l’atelier.
Ces décisions leur ont semblé d’autant plus légitimes que le contexte de la décentralisation permet désormais de réglementer la gestion des ressources naturelles au niveau local.
3.1. Opportunités du cadre spécifique de la décentralisation.
La loi n° 96-050 des textes de la décentralisation autorise les Collectivités Territoriales à réglementer la gestion des ressources naturelles de leur commune respective. L’article 22 de cette loi stipule que les collectivités territoriales organisent les activités forestières en collaboration avec les organisations professionnelles et les services techniques compétents conformément aux lois et aux conventions locales.
L’article 23 poursuit à son tour que les Collectivités Territoriales sont compétentes pour délibérer dans les affaires relatives aux demandes d’occupation ou d’exploitation du domaine forestier conformément aux lois et règlements. Conformément à ces textes qui représentent des opportunités certaines pour les Communes, cet atelier qui regroupe des élus locaux des quatre communes est donc compétent pour proposer des réglementations portant sur l’exploitation de leurs ressources forestières.
Pour mieux exploiter ces opportunités du cadre de la décentralisation, l’atelier a défini les thèmes sur lesquels les participants devaient réfléchir pour dégager des stratégies locales appropriées à la lutte contre la déforestation.
3.2. Thèmes de réflexion pour l’atelier.
Comment parvenir à des consensus acceptables et à une implication effective de toutes les catégories socio- professionnelles dans la gestion de la ressources ?
Comment avoir au niveau local les ressources humaines nécessaires au développement ?
Quel type de forêt peut-on réaliser ? Quelles zones de reboisement choisir ? Comment faciliter l’accès à ces ressources tout en préservant ou même en améliorant la qualité ?
Quels rôles et responsabilités pour chacune des catégories d’acteurs dans la gestion de la ressource forestière ?.
Les exercices de réflexion menés par les participants sur ces différents thèmes ont abouti à la formulation d’un véritable Programme Intercommunal de protection et de Gestion des ressources forestières que nous exposons dans le chapitre suivant.
IV. Programme Intercommunal de protection et de gestion des ressources naturelles
4.1. Objectifs du Programme.
1- Objectif général : promouvoir la protection de l’environnement et la gestion rationnelle des ressources naturelles dans un esprit de reproductibilité.
2- Objectifs spécifiques :
Maîtriser le phénomène évolutif de déboisement des massifs forestiers existant dans les communes,
Promouvoir la foresterie privée en l’intégrant aux activités agricoles
Protéger les massifs forestiers communautaires par des mises en défense périodiques, et la contractualisation de leur exploitation par des opérateurs autochtones.
Promouvoir l’intercommunalité pour la mise en oeuvre des réglementations locales prises ou à prendre collectivement.
4.2. Le comité intercommunal de pilotage du Programme.
Pour atteindre ces objectifs, l’atelier a procédé d’abord par la mise en place d’un comité intercommunal de pilotage du Programme composé comme suit :
1 conseiller municipal de chaque commune
2 représentants des chefs de village de chaque commune
3 représentantes des organisations féminines de chaque commune
1 représentant du syndicat des producteurs agricoles Mali Ouest
1 représentant du service local de la conservation de la nature
Maître d’ouvrage du Projet
Les missions du Comité de Pilotage ont été définies comme suit :
Affiner les objectifs du Programme en l’adoptant aux spécificités des communes respectives
Entreprendre des activités de recherche de financement pour la mise en oeuvre effective du projet.
Entreprendre une campagne d’information des communautés villageoises sur les recommandations de l’atelier.
Identifier les différentes organisations socio- professionnelles existantes dans les villages en vue de les associer et les responsabiliser dans la mise en oeuvre des projets (associations de femmes, de chasseurs, d’éleveurs, classes d’âge...),
Veiller à l’application des recommandations de l’atelier au niveau de chaque commune,
Procéder à l’auto évaluation périodique des actions engagées
Organiser des rencontres semestrielles pour exposer l’état d’évolution du projet dans chaque commune, prendre des mesures correctives ou, éventuellement, initier de nouvelles actions.
4.3. Les activités du Programme
Compte tenu de l’évolution inquiétante de la déforestation dans les trois communes, le Programme interviendra en priorité sur le volet foresterie à travers des actions simples et plus ou moins réalisables sans appui extérieur.
Effectivement, l’atelier a constaté que la mise en oeuvre des projets communautaires peut être retardée ou annulée pour non-obtention de financements à chercher auprès des partenaires qui peuvent accepter ou pas de financer le projet. Pour éviter ce piège, le Programme mise prioritairement sur les ressources locales mobilisables au niveau de chaque commune à travers les caisses des associations, des cotisations et apports des communes. Les apports éventuels de fonds extérieurs viendront en appui à cet effort initial local.
L’agroforesterie
L’objectif visé est de parvenir à une intégration progressive de l’agriculture et de la foresterie sur la base du volontariat. Autrement dit, il s’agira de trouver des volontaires qui s’engagent à planter et entretenir une certaine quantité d’arbres à l’intérieur et aux alentours de leurs champs. Et cela pour compenser les déboisements intervenus lors des défrichements pour l’ouverture de nouveaux champs ou pour l’extension des parcelles de culture du coton qui dévore beaucoup de terres en décimant autant d’arbres.
S’ils réussissent, ces arbres de remplacement pourraient répondre aux besoins des populations en bois d’oeuvre et réduire ainsi la pression sur les différents massifs forestiers.
Pour cela, il faut trouver les espèces d’arbres ayant des qualités prouvées pour de tels besoins. Le GERAD qui est le partenaire technique d’accompagnement du Programme a été mandaté pour identifier ces espèces et les proposer au Comité de Pilotage qui se chargera de trouver les plants et les distribuer aux volontaires recensés au niveau de chaque commune.
Pour une première année d’expérimentation, le Programme ambitionne de planter 1.500 pieds à raison de 500 par commune.
La création de nouvelles forêts communautaires
Parallèlement à l’agroforesterie ci-dessus citée, de nouvelles forêts communautaires de type bosquet villageois seront réalisées dans des villages. Et cela sur la base de la demande volontaire et sur l’engagement de structures internes pour leur entretien. Ces structures peuvent être des classes d’âge, des associations corporatistes de chasseurs, d’éleveurs ou des groupements d’exploitants forestiers.
L’organisation de l’exploitation des massifs forestiers
Autant, il est important de créer de nouvelles zones de reboisement, autant il est aussi urgent de protéger les massifs forestiers existant pour promouvoir leur régénération et leur intensification. A cet effet, le Programme envisage les actions suivantes.
Les mises en défenses
Elles viseront des zones où les pressions anthropiques ont fortement joué sur la densité du massif forestier. Ces mises en défense devront s’étaler sur au moins trois ans pendant lesquels, la coupe de bois vert sera interdite sur toute la surface définie et classée à cet effet.
Chaque village sera tenu de désigner le type de structure apte à surveiller cette zone et les communes délibéreront avec l’appui de l’agent du service local de conservation de la nature sur les sanctions à prendre contre les contrevenants éventuels.
L’organisation des marchés villageois
Si l’on ne peut interdire la coupe du bois, il faut tout de même songer à la réglementer pour prévenir les déboisements massifs afin de freiner le processus actuel de la déforestation qui s’amplifie de plus en plus dans chacune des communes concernées. Pour atteindre cet objectif le Programme envisage :
de recenser tous les autochtones impliqués dans la commercialisation du bois et du charbon en vue de les organiser en des associations d’exploitants forestiers, lesquelles associations seront enregistrées au niveau des services de la commune.
de recenser et enregistrer tous les opérateurs allochtones intervenant dans le même domaine,
de définir les zones où ils peuvent opérer de même que les espèces ligneuses qu’ils sont autorisées d’exploiter
d’interdire la coupe du bois vert pendant toute la durée de l’hivernage.
Le cahier de charge des exploitants de bois
En plus de ces prescriptions, un cahier de charge sera élaboré pour chacune des associations d’exploitants forestiers afin de mieux contractualiser l’exploitation de la ressource forestière, et cela conformément à la réglementation en vigueur.
4.4. Du délicat problème de la motivation.
Ce problème fut posé à la suite d’un constat : la difficulté qu’ont les populations à s’intéresser à la gestion performante des ressources naturelles pendant que des problèmes de survie les accablent quotidiennement.
Il est effectivement difficile sinon impossible de mobiliser durablement les communautés autour de projets de protection et de gestion des ressources naturelles qui ne débouchent pas relativement vite sur une amélioration des conditions matérielles de vie de ces communautés.
C’est pourquoi l’atelier s’est prononcé sur les types d’actions d’accompagnement qui peuvent soutenir l’engagement durable des populations dans le présent projet de gestion rationnelle des ressources forestières.
De la panoplie des actions d’accompagnement citées, les suivantes ont été retenues comme étant les plus appropriées :
la relance et le développement des activités de maraîchage avec des équipements adéquats,
l’équipement des populations en matériel moderne d’apiculture,
l’appui à la constitution de banques de céréales, dont la gestion sera assurée non pas par une association villageoise ; mais plutôt par un groupement associatif (femmes, hommes ou jeunes).
V. Conclusions
Malgré la volonté de démarrer rapidement le Programme, il a été reconnu finalement que sa mise en oeuvre nécessitera forcément des coûts. Les coûts sont liés entre autres à l’approvisionnement des volontaires en plants, au financement des actions d’accompagnement, à l’intervention de la structure technique d’accompagnement, etc.
En conséquence, il nous a été demandé de procéder à l’évaluation financière de chaque volet du Programme pour une année d’exercice. Cette évaluation donnera lieu à la formulation de la version finale du document de projet que le comité de pilotage souhaite avoir au plus tard en fin septembre 2004.
Réseau Réussir la Décentralisation au Mali, Niamakoro, Cité Unicef, BP 9014, Bamako, Mali
Tél (223) 220-94-12, Fax (223) 220-94-13
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